Frais d'inscription des universités: Devons-nous payer les études des futurs traders ?

La décision de Dauphine d'augmenter ses frais d'inscription et surtout de les indexer sur les revenus des étudiants (en fait des parents) n'en finit pas de susciter des réactions fortes. Je réagis notamment au billet d'Emmanuel Davidenkoff, du magazine l'Etudiant, dont je reprends le titre un brin provocateur. Pour (essayer de) résumer, en gros on a d'un côté la position égalitariste (point de vue social) et de l'autre la position institutionnelle (point de vue des universités).

La première estime toutes les études devraient être gratuites pour tous, sous peine de discrimination sociale. Comme il supposé essentiel pour la nation que le plus de gens possible fasse des études, la mobilité sociale indispensable exige qu'aucune barrière ne soit mise ni dans le choix des études (pas de sélection) ni dans leur poursuite (gratuité). Dans la même logique, il ne faut surtout pas que les diplômes soient différents d'une université à l'autre sans quoi se dégageraient peu à peu des universités prestigieuses et d'autres moins. Cette position égalitariste repose sur plusieurs hypothèses. La première est que la mobilité sociale passe nécessairement par les études. C'est naturellement faux. Elle peut - et devrait - aussi être atteinte par d'autres moyens, comme l'entrepreneuriat notamment. La création de sa propre entreprise est par exemple un des moyens principaux de progression sociale chez les minorités et immigrants aux États-Unis (cf rapport de la Caisse des Dépôts ici). Et on ne parle pas là de start-ups high-tech cotées en bourse, mais bien de petites entreprises souvent de service qui ne changent pas le monde, mais qui changent la vie de leurs créateurs. La deuxième hypothèse est qu'il est dans l'intérêt du pays de pousser ses habitants vers les études les plus longues possibles. Là encore rien n'est plus faux. Nous avons tous dans notre entourage un ami qui poursuit ses études simplement parce qu'il ne sait pas quoi faire dans la vie. Outre le coût direct pour l'État de financer ce type de passe-temps, il y a naturellement un coût d'opportunité pour le pays et pour l'étudiant - peut-être celui-ci serait-il plus productif, et plus motivé, dans un job? Son départ libérerait des ressources qui pourraient profiter à ceux qui restent et qui sont, eux, motivés.

La troisième hypothèse est que travailler durant ses études est une déchéance ultime qui, en outre, met en péril la qualité des-dites études. Il n'y a probablement qu'en France qu'on puisse affirmer de telles positions le plus sérieusement du monde. Travailler durant ses études n'est pas facile et même contraignant. Mais travailler procure également des ressources, synonymes d'indépendance et de liberté, une insertion sociale dans un milieu inconnu jusqu'alors (facteur de mixité sociale, travaillez donc dans un MacDo!) et naturellement une expérience irremplaçable sur la vie en entreprise avec ses bon et ses mauvais côtés. On en ressort moins bête. Quant à l'impact négatif d'un job sur les études, il reste à dénicher l'étude qui le prouve... La quatrième hypothèse, celle de la stricte équivalence des diplômes d'une université à l'autre, est tellement naïve et démentie par les faits qu'il ne vaut pas la peine d'y consacrer trop de lignes. Non toutes les universités ne se valent pas, et toutes ne peuvent se placer au même niveau; permettre une diversité, c'est offrir la chance aux "petites" universités de se spécialiser sur certains créneaux liées à leur histoire, leur géographie ou leur environnement, bref en passant de généraliste à spécialiste, attirant ainsi les étudiants motivés par le domaine de spécialisation. Dernière hypothèse (il y en a sûrement d'autres), celle qui consiste à penser que la gratuité des études est garante de l'égalité à leur accès. "L'éducation n'a pas de prix," nous dit-on! C'est faux naturellement. Au risque de répéter un argument maintes fois produit en d'autres lieux, on sait qu'en France, ce sont en majorité des enfants de cadres qui font des études de haut niveau. Les faire payer par tous revient à faire payer les études des riches par les pauvres. Il est incompréhensible que ces derniers ne se révoltent pas en demandant une augmentation immédiate des frais de scolarité. L'éducation n'a pas de prix, certes, mais elle a un coût. Qui doit payer?

La position institutionnelle reprend ces critiques et estime qu'il n'est pas normal que les formations de pointe soient financées par la collectivité de manière indifférenciée, qu'une telle pratique est socialement injuste (voir à ce sujet l'entretien avec Gilbert Béréziat, vice-président de l'université Pierre-et-Marie-Curie). Elle constate également l'asphyxie financière des universités, noyées sous la masse des étudiants à motivation variable mais à coût fixe. Au fond, l'université française est victime de ce que les théoriciens appellent la tragédie des biens communs: toute ressource gratuite ou insuffisamment payée fait l'objet d'abus qui finissent par épuiser le système qui la produit. Elle constate également que le système français, dual, prive l'université de ses meilleurs étudiants (ceux-ci sont envoyés dans les grandes écoles) et de ses meilleurs chercheurs (ceux-ci vont travailler au CNRS). Ceux qui restent sont payés une misère, moins qu'une assistante de direction dans une PME. Elle indique également qu'il est possible de développer les prêts étudiants à taux très faible, poussant ainsi une logique de responsabilisation des étudiants. Ceci aurait également une autre vertu, celle de l'exigence: si je paie mes études, a fortiori si je m'endette, j'ai le droit d'être plus exigeant sur la qualité des études que l'on m'offre. Les américains diraient "Pas de taxation sans représentation". Bref, augmenter les frais d'inscription, c'est donner plus de pouvoir aux étudiants; par là on entend plus de vrai pouvoir, pas celui qui consiste à avoir un siège dans un comité qui organise le nettoyage des locaux universitaires comme c'est le cas actuellement. La question n'est finalement pas celle de savoir s'il faut augmenter les frais d'inscription. Idéologie et hypocrisie à part, elle est plus ou moins tranchée dans le principe. Elle n'est pas non plus de savoir s'il faut financer les études de traders: on n'avance pas en stigmatisant une profession. La question est plutôt de savoir dans quelles conditions l'augmentation des frais d'inscription peut à la fois servir au développement d'une université de qualité et permettre aux étudiants talentueux et motivés de poursuivre des études malgré un manque éventuel de ressources. Les pistes sont connues, exploitons-les.

Posted by Philippe Silberzahn on février 3, 2010 at 11:35 PM dans Actualité, Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

L'innovation, ça sert aussi - d'abord? - à réduire les prix

Une conception très répandue de l'innovation est qu'elle consiste à créer de nouvelles offres ou de nouvelles méthodes. Dans le management de l'entreprise, il y aurait donc le domaine noble, celui de l'innovation, et le domaine de l'intendance, celui de la réduction des coûts. Rien n'est plus faux. L'un des apports fondamentaux du système capitaliste consiste à innover pour réduire les coûts, et donc les prix.

Pour reprendre ce que disait Schumpeter dans son monumental Capitalisme, Socialisme et Démocratie, la force du système capitaliste ce n'est pas l'innovation; d'autres civilisations et d'autres systèmes politiques ont innové également dans certains domaines (par exemple, l'URSS dans les technologies de l'espace). La vraie force du système capitaliste c'est de démocratiser l'innovation en la rendant accessible au plus grand nombre à la fois par la logistique qu'il met en oeuvre mais aussi et surtout par la baisse continue des prix que son efficacité induit. Le symbole du système capitaliste, ce n'est donc pas tant la startup que Wal-Mart, le supermarché low-cost dont on estime qu'il permet chaque année aux américains d'économiser 50 milliards de dollars. Ce n'est pas rien pour ceux qui veulent boucler un budget chaque semaine. Schumpeter résume ainsi l'argument: "Le moteur du système capitaliste est avant tout un moteur de production de masse, ce qui signifie production pour les masses. Ce qui est typique de la production capitaliste, c'est le tissu à bas prix, le coton à bas prix, ainsi que les bottes, les voitures, etc. et non des amélioration qui profitent aux plus riches. La reine Elizabeth avait des bas en soie. Le succès du système capitaliste ne consiste pas à lui en fournir plus, mais à les rendre accessibles aux ouvrières."

Contrairement à ce qu'estime The Economist dans son remarquable article "The Silence of the Mammon", je ne pense pas que défendre ce système au nom de la formidable création de richesse qu'elle permet, et surtout de sa capacité à rendre accessible au plus grand nombre des biens et des services, soit une forme d'apaisement envers ses détracteurs. Au contraire, c'est s'appuyer sur sa force sans prétendre lui faire endosser d'autres responsabilités.

Posted by Philippe Silberzahn on janvier 25, 2010 at 07:00 AM dans Opinion, Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Renault, la Clio et la Turquie: l'Etat pillard

Depuis la crise, les industriels sont sur la défensive, comme s'ils avaient tous quelque chose à se reprocher, et les pillards en profitent. Ainsi, l'Etat - qui lui n'a jamais rien à se reprocher, en particulier pas en ce qui concerne la crise actuelle - ne veut pas que Renault fabrique sa future Clio en Turquie. On imagine - sans nécessairement être d'accord- que si Renault a choisi la Turquie, c'est pour des raisons précises, de coût certainement: La Clio sera moins chère à fabriquer en Turquie qu'en France. Christian Estrosi, notre Ministre de l'Industrie, explique que l'Etat possède 15% de Renault, et donc qu'il a le droit, en tant qu'actionnaire, d'influer sur de tels choix. En dehors de toute considération morale, cela pose deux problèmes. D'une part, M. Estrosi n'a pas demandé leur avis aux 85% autres actionnaires, qui ne sont peut-être pas d 'accord. Clairement, l'Etat ici n'agit pas en tant qu'actionnaire (car il est minoritaire) mais en tant que partie prenante agissant pour ses intérêt propres, et tirant partie de sa puissance. En bref, cela a tout d'une une voie de fait industrielle.

Le deuxième problème concerne les conséquences de long terme de la décision si elle est obtenue. Imaginons que Renault ait raison, c'est à dire que fabriquer la Clio en Turquie lui coûte moins cher que la fabriquer en France. Il ne semble pas que M. Estrosi ait contesté ce calcul. Le rapatriement en France augmentera le coût de fabrication, et donc le prix de vente. Cela aura donc pour effet de diminuer les ventes de Clio. Renault perdra des parts de marché, qui seront gagnées par ses concurrents, pour la plupart étrangers, qui fabriquent, eux, à l'étranger de toute façon. En conclusion, M. Estrosi préfère que ce soient des fabricants étrangers qui vendent en France des voitures fabriquées à l'étranger, plutôt qu'un fabricant français. Renault y perdra, et donc la France y perdra, mais s'appuyer sur des conceptions mercantilistes dépassées pour mener une politique ne semble pas perturber notre ministre, qui a probablement des préoccupations politiques bien plus pratiques. Il aurait sans doute mieux valu se demander comment on pouvait produire de manière concurrentielle en France, mais ce débat sera pour une autre fois... Les pillards sont à l'œuvre.

Posted by Philippe Silberzahn on janvier 18, 2010 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

iPhone: le bon, et le moins bon

Je suis donc propriétaire d'un iPhone depuis un mois maintenant, et je crois utile d'en faire un bilan. L'une des raisons, et non des moindres, est que le métier de Digital Airways, mon entreprise, c'est l'interface utilisateur, et que l'iPhone est généralement présenté comme une rupture majeure dans le domaine. je voudrais expliquer pourquoi, au final, l'iPhone est un curieux mélange d'élégance et de bricolage.

Mais avant tout, l'iPhone est une expérience désagréable dans sa prise en main. On ne s'y serait pas attendu avec Apple, mais l'inconfort est réel. D'abord, pour activer son téléphone, il faut s'inscrire sur iTunes, et donner son numéro de carte bancaire. Dans la catégorie hostile, c'est le must. Ensuite, l'objet lui-même. Disons-le tout de suite, il est superbe. Dense, d'une finition parfaite, finalement pas si gros, il est ce qu'on été autrefois les Nokia de la grande époque ou les iPods. Mais les choses se gâtent quand il faut passer à l'action. D'abord, on ne trouve pas le manuel. Mes collègues, qui ont ouvert la boîte avant moi, m'ont assuré qu'Apple ne livrait pas de manuel "c'est dans l'esprit, vois-tu", avec un clin d'oeil. Oui, sauf qu'impossible de trouver l'endroit où se trouve la carte SIM. Il faudra longtemps pour découvrir le petit trou, et encore plus pour trouver un trombone, mais pas n'importe lequel, un de petite taille, et ouvrir la boîte magique. Finalement, je trouverai quelques jours plus tard le manuel, enfermé voyez-vous dans le carton qui sépare le téléphone du reste du package. Bien caché.

Lançons-nous dans l'utilisation. L'écran tactile est magnifique, d'une grande précision, très clair. Mais comme tout est tactile, et que l'utilisateur moyen a des gros doigts, tout est écrit gros, et finalement cela mange pas mal d'espace... Après un mois d'utilisation, le tout tactile me semble un choix lourd de conséquence, qui est parfois peu pratique. Pas mal de manipulations se feraient plus rapidement avec une petite molette comme on en trouve sur les autres téléphones. Apple semble avoir une position idéologique sur les boutons (pas de soft keys, par exemple), et pourtant ne pas s'y tenir: il me faudra plusieurs heures pour trouver comment passer en mode silencieux. Devinez quoi, c'est un bouton spécial sur la gauche. Pourquoi un bouton pour cela?

Plus généralement, les choix en matière d'ergonomie sont souvent déconcertants. On a eu tendance, lors de la sortie de l'appareil, à confondre effets graphiques et ergonomie. Des effets graphiques, l'iPhone en est plein: mail qui se plie comme du papier quand vous le supprimez, effets de zooms en entrée ou sortie d'application, le fameux zoom + et - avec les deux doigts, etc. Tout cela est fort impressionnant et superbement exécuté. Mais l'ergonomie, derrière tout ça, est parfois mauvaise. Dabord l'absence de notion de boutons de validation et d'annulation, pourtant si classique dans la téléphonie et même le PC. Il en résulte un flou quand au résultat de nos actions qui est le contraire même de ce que doit être une interface utilisateur. Ensuite parce que ces mécanismes de validation ne sont pas toujours consistants. Parfois, il s'agit d'effectuer un "Retour" (mais ai-je sauvé mes paramètres?), parfois rien, il faut simplement passer à une autre application grâce à l'unique bouton physique.

Editeur de SMS: si quelqu'un sait comment placer le curseur dans une partie du texte pour la modifier, je suis preneur, de même si quelqu'un sait comment utiliser le moteur prédictif: ah, il me propose plein de mots intéressants, mais je ne sais pas comment les sélectionner.

A propos du clavier: très joli, indéniablement, mais beaucoup de fautes de frappes dues à l'imprécision du pavé tactile. Il m'arrive souvent, par exemple, de taper sur "Supprimer" au lieu de retour.

Bizarrerie: il n'y a pas d'entrée par le carnet d'adresse. Il faut aller dans "Téléphone".

Incohérence: l'icône du calendrier, sur le menu principal, affiche la date du jour. En revanche, l'icône de l'horloge n'affiche pas l'heure exacte, mais toujours 10h20. De même, la température n'est pas la vraie. Y aurait-il des développeurs plus feignants que d'autres chez Apple? Quant on sait que la cohérence est l'un des principes de base de l'interface utilisateur...

Autre problème: le tout tactile fait que l'on active souvent des fonctions par inadvertance. Je montrais mes photos à ma fille et celle-ci a déclenché un appel, je n'ai pas encore compris comment. De même, en mettant l'objet dans la poche, je déclenche souvent une fonction. C'est d'autant plus embêtant que je ne sais pas comment verrouiller moi-même la machine, ce que n'importe quel téléphone normal sait faire. Je ne parle pas de l'appareil photo (misérable en terme de qualité) tellement sensible que je prends toujours trois photos au lieu d'une. Si quelqu'un sait comment supprimer une pellicule (c'est comme ça qu'ils appellent les albums chez Apple), merci de me le dire je n'ai pas encore trouvé.

Autre détail, la synchronisation Outlook, où l'on tombe dans l'écueil classique de la synchronisation complète. Impossible de synchroniser uniquement certaines catégories, je me retrouve donc avec 678 contacts sur mon iPhone, donc beaucoup que je n'appelle jamais (mon vieux copain Alec aux US, par exemple). Parlante de synchronisation, l'interface iTunes est complexe, chaque fois que je veux transférer des MP3 de mon disque à l'iPhone, je dois m'y reprendre à plusieurs fois tant le vocabulaire utilisé est compliqué.

Navigation Web: Safari est un excellent navigateur qui fonctionne bien. Sauf que surfer avec Edge, c'est à peine possible. J'ai essayé d'utiliser Google Maps en voiture, ce n'est pas jouable: c'est trop lent, l'écran est trop petit. Google News à la limite, car c'est du texte...

Les contacts: c'est sans doute l'endroit le plus mal conçu de cette machine. Ah c'est sûr, faire défiler ses contacts de haut en bas et de bas en haut à toute vitesse avec un doigt, ça impressionne les filles. Mais trouver rapidement Dupond Jean parmi ces contacts, c'est impossible. D'abord parce que pour accéder directement à une lettre, il faut taper dans une minuscule alphabet disposé verticalement sur la droite. Tellement petit que si vous voulez taper sur M, vous tapez invariablement sur L ou N. Dans n'importe quel téléphone, un appui sur quelques touche vous amène directement aux contacts voulus. On paie ici le prix du dogmatisme "tout tactile" qui pénalise fortement l'expérience utilisateur. Je ne parle même pas du fait qu'en faisant défiler les contacts du bout du doigt, on appuie souvent un tout petit peu trop fort et on ouvre le contact en question, interrompant le défilement. C'est horripilant.

L'iPhone est donc un très bel objet, mais il traduit selon moi un manque de maturité fort de la part de ses concepteurs sur la question de l'interface utilisateur, et cela en rend l'utilisation relativement inconfortable. Mais l'engouement qu'il a suscité (les choses semblent se calmer apparemment) n'en est que plus surprenant. N'en doutons pas, le prochain iPhone sera mieux conçu.

Posted by Philippe Silberzahn on janvier 7, 2008 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (5) | TrackBack

Croissance des PME: pour en finir avec le plafond de verre

Je réagis à l'excellente tribune d'Emmanuel Leprince, délégué Général du Comité Richelieu, parue dans Les Echos du 23 août dernier. Emmanuel reprend un thème qui lui est cher, et qui devrait nous l'être à tous: l'incapacité de la France à générer de nouveaux leaders mondiaux. Il part en effet du constat que les entreprises françaises les plus performantes sont anciennes, et par là même reflètent plus une période passée, celle où l'on savait créer des géants, qu'un véritable dynamisme industriel. En gros, le CAC40 et le désert français. Il s'agit donc de savoir comment remédier à cette situation quand dans le même temps les Etats-Unis créent Google, Microsoft et on en passe, mais aussi, plus inattendu, le Mexique, le Brésil, la Chine et l'Inde commencent eux aussi à produire des champions globaux.
Sans surprise, Emmanuel critique la philosophie actuelle qui a amené à la création de l'Agence pour l'Innovation Industrielle en indiquant "Ce n'est pas en subventionnant avec de la dette publique de grandes entreprises profitables et qui n'ont pratiquement plus rien de français que l'on fera émerger en France le futur Google". Plus surprenant, et difficile à comprendre quand on connaît ses efforts pour faire créer un Small Business Act français, c'est à dire une loi obligeant les administrations à acheter aux petites entreprises, Emmanuel commence par une charge contre une tentation purement libérale qu'il qualifie de naïve. La solution, selon lui, n'est pas dans une diminution du rôle de l'Etat pour laisser jouer le marché, mais dans une meilleure organisation des aides.
La suggestion est alors la suivante: plutôt que de maintenir un système d'aides éparpillé, il faut "identifier aussi bien que possible, et en particulier sur la base des pôles de compétitivité, les quelques centaines de nouvelles entreprises détenant le potentiel de devenir leaders mondiaux dans leur domaine."
Une fois les heureux gagnants sélectionnés, il suffit de les arroser avec les aides auparavant distribuées trop largement. En effet, "il serait autrement plus efficace de coordonner ces mécanismes en un faisceau concentré sur celles dont le fort potentiel aura été reconnu."

Cher Emmanuel, et si cela était précisément la mauvaise solution? L'Agence pour l'Innovation Industrielle est une imbécilité, tout le monde semble à peu près d'accord sur la question désormais. Mais imaginer un système de labellisation peut être pire encore. Car naturellement, la question qui se poserait alors serait: qui labélise? Et sur quels critères? On retourne avec un tel système sur l'éternel problème des philosophes politiques: qui gardera les gardiens? La véritable révolution démocratique, qu'on eu tant de mal à admettre nos grands parents, est que tout le monde se garde les uns les autres. Merci Montaigne.

Citer Google est particulièrement intéressant, car le cas de cette entreprise hors norme montre précisément les dangers d'une telle approche. Google a débuté en 1997 en arrivant bon dernier sur un marché que tout le monde estimait non seulement saturé, mais totalement sans intérêt. L'entreprise a été créé par deux professeurs nimbus sans la moindre notion de gestion, sans business plan et ils n'ont trouvé un business model qu'en... 2001!!! Jamais Google n'aurait été sélectionné comme "ayant un fort potentiel".
Nous savons trop comment, en France, on sélectionnerait les forts potentiels. On regarderait combien de polytechniciens et d'HEC se trouvent dans l'équipe, on aurait besoin de trouver un équivalent américain contre lequel il faudrait créer un champion français, et le Président de la République viendrait serrer les mains devant les caméras en disant "j'aime beaucoup ce que vous faites".

Rien ne serait pire qu'une centralisation des aides, qui reviendrait à inventer un monopole de la croissance forte dans lequel les gueux - les entrepreneurs sont souvent des gueux, surtout ceux qui finissent par réussir - n'auraient aucune chance. L'histoire récente a, au contraire, montré que ce qu'il faut, c'est maintenir une diversité des sources de financement, et en particulier encourager l'investissement privé. N'en déplaise à certaines élites bien pensantes, c'est en développant le marché, et en ouvrant le système, que nous pourrons créer un écosystème de futurs champions. C'est donc au contraire pour l'éparpillement qu'il faut militer. Qu'un endroit bloque, on pourra aller ailleurs.

Posted by Philippe Silberzahn on septembre 5, 2006 at 10:41 PM dans Opinion | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack

Ségolène, le Maréchal et Venise

Même avec la présidentielle qui s'annonce, qu'on ne s'attende pas à ce que ce blog prenne des positions politiques, et encore moins qu'il recommande de voter pour un tel ou un tel (au nom de quoi d'ailleurs le ferait-il). Ce n'est pas une raison pour s'interdire de commenter ça et là les déclarations ou projets ayant un rapport avec l'innovation et l'entrepreneuriat. Vu comment les choses se présentent, hélas, il semble que ces sujets ne seront pas vraiment dominants dans la campagne, nous n'avons donc pas constitué d'équipe spéciale en la matière.
Prenons quand même quelques instants pour réagir aux déclarations de la star du moment, Ségolène Royal. Selon elle, il faut rétablir les valeurs du travail, de la famille et de la patrie. Rien de moins. On peut défendre chacune de ces valeurs séparément, mais mises ensemble, elle rappellent évidemment de sombres choses, et il est regrettable qu'à l'heure où notre pays a du mal à faire face à son avenir, le néo-pétainisme lui soit présenté comme perspective, et par une femme de gauche, qui plus est. C'est d'autant plus inquiétant que les positions - symptomatiques - de Mme Royal en matière d'OGM sont connues: elle n'en veut pas - sans doute parce que la terre, elle, ne ment pas. Il y a un siècle, elle aurait sans doute été contre l'automobile car ça faisait avorter les femmes, et il y a quelques centaines de milliers d'années, elle aurait contre le feu, car c'est dangereux (ça peut tuer des gens voyez-vous). Est-il normal que l'avenir inquiète à ce point nos concitoyens que nos élites politiques cherchent désespérément des "valeurs" rurales pour les protéger? Un retour à la terre, à la tradition?

Dominique Moïsi racontait récemment dans un article des Echos la réflexion que lui avait faire un éminent homme d'affaires asiatique: "Vous, l'Europe, vous vous transformez peu à peu en pays du tiers-monde. Non seulement vous posez les mauvaises questions - Constitution européenne, Etat-providence, retraites - mais vous y apportez systématiquement les mauvaises réponses." A quoi Moïsi ajoutait "si les performances de l'Europe devaient continuer à se dégrader, les Asiatiques y verraient-ils encore un modèle ? Le Vieux Continent deviendrait alors, dans le meilleur des cas, un « conservatoire de la démocratie », si ce n'est, tout simplement, une sorte de Venise moderne, c'est-à-dire un lieu à visiter avec nostalgie pour son glorieux passé et présentant quelques ressemblances avec un musée."
A Pétain qui disait aux Français, le coeur serré, qu'il fallait cesser le combat, de Gaulle répondait que la France n'avait pas perdu la guerre et qu'il fallait continuer à se battre. C'est ce message-là que nous aimerions entendre, un message d'optimisme - la France ne va pas si mal que ça, tourné vers l'avenir et à la portée pratique - la solution réside en chacun de nous, que peut-on faire pour faire avançer les choses.

Posted by Philippe Silberzahn on mai 19, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

L'alcool oui, le peer-to-peer non

Nous sommes un drôle de pays. Un pays dans lequel les députés viennent de voter une loi qui sanctionne les développeurs de logiciels peer-to-peer. Car voyez-vous, si les gens utilisent ces logiciels, eh bien ils peuvent échanger des fichiers soumis à copyright et faire ainsi du mal aux éditeurs de musique. Ce qui n'est pas bien. Pour éviter cela, les députés ont donc interdit le peer-to-peer, et introduit une clause qui pénalise les développeurs de tels logiciels. Suivez-bien la logique: si vous produisez quelque chose qui peut être utilisé pour commettre un délit, vous êtes responsable et pouvez donc être poursuivi. Dans un pays qui subventionne les producteurs d'alcool depuis la nuit des temps, on se pince.
J'attends donc maintenant l'inculpation
- des fabricants de toutes armes blanches et à feu, couteaux de cuisine, etc.
- de tout producteur et vendeur d'alcool et de tabac,
- des fabricants d'automobile,
- des fabricants de tout objet, quelqu'il soit, qui aura été utilisé pour commettre un délit: ciseaux, briquets, vélos, lunettes, pots de yaourt (j'imagine), etc.
Le parlement s'était ridiculisé en votant le CPE sur ordre, puis en votant l'abolition du CPE, sur ordre également, mais cela ne leur a pas suffi. A quand l'interdiction du soleil qui fait de la concurrence à EDF? On s'attend à ce que le Sénat mette bon ordre à cela - on aura vraiment tout vu...

Posted by Philippe Silberzahn on mai 9, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

Agence de l'Innovation Industrielle: quelques précisions utiles

Pour les heureux participants de l'atelier sur l'innovation organisé par l'ANRT le 9 mars dernier, le repas aura été un moment particulièrement intéressant. Pas tant pour des raisons culinaires que parce que le directeur de l'Agence pour l'Innovation Industrielle (un monsieur Havas je crois) avait accepté d'y prononcer un discours. Peu regrettèrent ensuite d'être venus.
En substance, nous a-t-il dit, l'AII est conçue pour soutenir des projets très ambitieux, sur lesquels elle met le paquet financièrement. Mais attention, il faut vraiment que ce soit ambitieux et que ça ait une chance de devenir leader au niveau mondial. Par ambitieux, le directeur entend "atteindre 10 à 15% de part de marché". Glurps, un leader à 15% de part de marché? Mais ce n'est pas tout. Comme on mise sur des gens qui doivent devenir leader, on sélectionne des entreprises qui ont déjà une certaine taille, comprenez-bien. Seules, en effet, voyez-vous, les très grandes entreprises peuvent lutter à ce niveau, et c'est donc elles qu'il faut financer. Enfin c'est ce qu'on pense dans les hautes sphères françaises. Oh bien sûr, on exigera la présence d'une PME (entendez: 500 personnes c'est ce qu'ils appellent petit) pour décorer. En outre, comme il s'agit d'argent public, et que le directeur a clairement fait comprendre qu'ils étaient sérieux sur l'évaluation, il n'est pas question que l'AII finance des projets que les entreprises auraient fait toutes seules. Non, l'AII préfère financer des projets que les entreprises n'auraient pas fait sans elle. En outre, les programmes seront régulièrement évalués. Au moindre manquement, crac, projet supprimé: l'innovation n'a qu'à bien se tenir. Fini l'innovation en retard! Quels sont les sujets d'avenir sur lesquels miser? Là, le directeur est plus vague, mais il souligne l'importance de ne pas succomber aux effets de mode, de viser le long terme. Du sérieux vous dis-je, il est temps de mettre de la rigueur dans l'innovation! Et cette perle: "Imaginez qu'on découvre du pétrole en Alaska, ce ne serait plus la peine d'investir dans des voitures électriques". On évacue discrètement trois personnes de la salle prises de syncope.

Je résume: un comité d'énarques, plus compétents semble-t-il que les investisseurs industriels, va décider de ce que sont les grands domaines d'innovation. L'AII signera de gros chèques pour des projets que les entreprises n'auraient jamais, dans leurs rêves les plus fous, songé à faire, mais là, vu qu'on leur paie, pourquoi se gêner. Là, j'ai osé une question en demandant au directeur comment, dans ces conditions, l'AII aurait évalué des gueux comme Google, Microsoft, Apple et Skype, démarrées par des types dans un garage. Réponse "Ah, mais des les TIC c'est différent". Sauf qu'un des projets financés par l'argent du contribuable soit un Google-bis, la seule différence étant que notre Google à nous n'a pas de business modèle - mais quand on est financé par le contribuable, pourquoi s'en soucier? Ils doivent bien se marrer dans la Silicon Valley...

On se rassurera donc: en France, rien n'a changé. Le changement et l'innovation ne peuvent venir que d'en haut, ils doivent être pilotés par l'Etat qui, chacun le sait, a tant réussi dans le domaine. Les mêmes qui hier ont investi dans Bull en ignorant Cap Gemini et Business Object nous refont le même coup; ils n'ont rien compris ni rien appris de leurs échecs. L'idée que l'avenir technologique n'est plus planifiable - s'il l'a jamais été - ne leur a toujours pas traversé l'esprit. Pas plus que l'idée que ce sont les startups qui innovent vraiment, et que celles-ci échappent au radar des technocrates. J'ai un ami qui dit toujours: "On a vingt ans de retard sur l'URSS, mais on le rattrape à grand pas". Grâce à l'AII, le retard a été réduit d'au moins dix ans.

Posted by Philippe Silberzahn on mars 13, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (8) | TrackBack

Blogs et transparence: réponse à Cyril Fievet

Je ne peux m'empêcher de réagir à un éditorial de Cyril Fiévet paru dans InternetActu.net, la synthèse hebdomadaire de la recherche et de l'innovation publié conjointement par la FING et le CNRS. Visiblement marqué par les événements liés à la publication de caricatures de Mahomet, Cyril remarque que la plupart des bloggueurs ne dévoilent rien ou presque de leurs caractéristiques personnelles telle que confession, pensée politique, etc. Dans le contexte actuel, estime-t-il, cela ne peut guère durer. Il faut, selon lui, développer une plus grande transparence et que l'on sache, d'entrée de jeu, quel objectif politique ou culturel poursuit le bloggueur afin que ses lecteurs ne soient pas trompés. Et Cyril d'appeler pour une plus grande transparence car, estime-t-il, les blogs disposent d'avantages dont ne disposent pas les médias traditionnels, d'autant que la transparence est dans la nature même du blog.
Il s'agit selon moi d'une vision totalement infondée non seulement de ce que sont les blogs, mais encore de ce qu'est l'expression d'opinions. Il s'agit en outre d'une logique dangereuse.
D'abord, l'obsession de la transparence. Un de mes amis dit toujours "ce n'est pas parce que je n'ai rien à cacher que je souhaite tout montrer". Où commence-t-elle et jusqu'où doit-elle aller? Cyril estime qu'on ne peut lire et comprendre un auteur sans connaître sa personnalité et ses caractéristiques, car celles-ci aident le lecteur à mettre en perspective ce qui est dit. C'est faux bien sûr. Il s'agit-là d'une vision à la Bernard Pivot: connaître l'auteur pour comprendre l'oeuvre. Or les textes existent en eux-mêmes. On peut étudier les auteurs, mais les textes doivent se suffire. Au nom de quoi la valeur d'un texte différerait-elle selon qu'il est écrit par X plutôt que Y?

Ensuite, la logique sous-jacente est dangereuse, car de l'exigence de transparence à celle de la légitimité pour s'exprimer, il n'y a qu'un pas. En quoi la transparence apporte-t-elle la moindre valeur à un propos? Fonde-t-elle une légitimité d'écrire? Quelle est la logique derrière cela?

Au-delà, comment catégoriser? Tiger Woods rappelait en rigolant qu'il était la synthèse d'une dizaine de races différentes, et se moquait des catégorisations de l'administration américaine. Voulons-nous vraiment aller dans cette direction de mettre dans des cases les auteurs de blogs? Etes-vous de droite ou de gauche? Ben je ne sais pas... Si je suis pour le oui au referundum sur la constitution européenne, qu'en conclure exactement quant à ma position sur les OGM? Faudra-t-il créer un office central des catégories pour que chaque citoyen soit correctement étiqueté?

Cyril semble oublier que la véritable libération offerte par les blogs est de permettre à chacun de s'exprimer sans avoir besoin de passer par un quelconque filtre institutionnel que cette exigence de transparence ne manquerait pas de rendre nécessaire, quoiqu'il en dise. Toute innovation radicale perturbe les acteurs en place qui s'étaient bien accomodés de la situation prévalente. Outre le fait que je ne suis pas sûr que Cyril connaisse le pédigrée des journalistes officiels qu'il lit, l'argument Liberté = danger, en effet, est bien connu: Françoise Giroud s'en plaignait elle aussi en son temps. Oui, la vraie révolution des blogs est une liberté de parole, et je me fiche pas mal de savoir si celui qui écrit un blog que je lis est blanc ou noir, facho ou communite, islamiste ou philatéliste. Oui, Cyril a raison, les blogs jouissent d'une liberté scandaleuse, dont l'anonymat fait partie intégrante, mais qu'il se rassure: cela ne durera pas. Simplement, il serait souhaitable que ce ne soit pas des gens comme lui qui précipitent cette fin; qu'il laisse cela aux censeurs professionnels, au moins, ce sera dans l'ordre des choses.

En ces temps où la pression sur les libertés individuelles se fait de plus en plus forte, où l'Europe vient d'exiger des états qu'il surveillent communications téléphoniques, SMS, et emails sans protestation aucune, je trouve l'exigence de transparence particulièrement mal venue. Transparents nous ne le sommes déjà que trop. Et puisque l'histoire est là pour nous aider lorsque nous sommes bien en peine de comprendre notre monde, rappelons que Voltaire, qui décidément nous manque beaucoup, a publié la plupart de ses ouvrages anonymement - Cyril y aurait-il trouvé à redire et nous aurait-il expliqué que cela nuisait à la compréhension du grand homme?

Posted by Philippe Silberzahn on mars 2, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack

Les émeutes dans les banlieues ou l'échec du modèle français

On peut mesurer la force de l'adhésion d'une population à un modèle social au nombre des policiers nécessaire à sa défense. En ce qui concernait le modèle de l’ex-RDA, le ratio était de 1 sur 2. Un citoyen sur deux était dans la police pour surveiller l'autre. On n'en est pas encore là en France, mais si l'on en juge par le nombre de voitures brûlées, de magasins dévastés et de forces de l'ordre déployées, on s'en approche. On sait comment la RDA a terminé: la police ne compense jamais, au final, le manque d'adhésion populaire.

Il n'y a pas si longtemps, les principales forces politiques rivalisaient d'éloquence pour défendre notre modèle social, intégrateur et émancipateur, contre le modèle anglo-saxon diviseur et appauvrissant. Cette question là, au moins, s'est réglée pour toujours dans une grande orgie de flammes et de gaz lacrymogènes. Il faut maintenant des couvre-feu, des arrestations en masse, des condamnations à la prison sans preuve en moins de quinze minutes et des interdictions préfectorales de rassemblements pour défendre ce beau modèle social.

La première réaction de tout gouvernement est naturellement de réduire une révolte sociale à une question de droit commun. Les brûleurs de voitures sont des voyous qu'il convient d'enfermer, et tout rentrera dans l'ordre. Rassurante à court terme, une telle attitude est suicidaire à long terme. Qu'on mette un brûleur de voiture en prison, c'est la moindre des choses, mais cela ne règle pas le problème d'origine, à savoir pourquoi tant de gens ont-ils décidé de brûler des voitures tout à coup? N'adhérent-ils pas à notre beau modèle social?

Si ce n'était déjà le cas, on sait aujourd'hui que la réalité de ce modèle, c'est 20% à 50% de chômage dans certains quartiers, la désespérance, l'absence d'avenir et l'exclusion de toute possibilité de promotion sociale et économique. Le modèle social français explose parce que la société française est bloquée. Le système est comme une forteresse qui sur-protège ceux qui sont à l'intérieur, et laisse mourir ceux qui n'y sont pas. Toute personne ayant cherché à louer un appartement en a fait l'expérience. Tout étranger cherchant un emploi en a fait l'expérience. Du code du travail à la loi sur le logement, tout favorise ceux qui sont à l'intérieur. Les immigrés et leurs enfants sont les premières victimes d'un système économique fermé qui vise d'abord à protéger ceux qui ont un emploi et un statut social, bloquant ainsi toute possibilité de croissance et d'emplois.

La France, du moins celle qui est à l'intérieur de la forteresse, n'a plus désormais qu'une obsession, se protéger. Contre la mondialisation, contre le travail, contre les OGM, contre la grippe aviaire, et maintenant contre les banlieues. Remontez le pont-levis! La société française est injuste, refermée sur elle-même et endogame. L'élite, qu'elle soit industrielle ou politique, ne se renouvelle pas. Ne fête-on pas, si l'on peut dire, les cinquante ans de vie politique de Jacques Chirac? Et avant lui de François Mitterrand?

En dehors de la forteresse, pourtant, l'énergie est là. Comme le remarquait le patron d'un restaurant Quick de banlieue, que je cite de mémoire: "Nous employons beaucoup de jeunes de banlieues. La difficulté c'est de les motiver. Ils sont aussi capables que les autres et ont beaucoup de potentiel, mais personne ne leur a jamais dit. A l'école, ils ont été placés en face de leur échec et en sont restés là." Et si il y avait quelque chose à gratter, là?

En France, pour reprendre l'expression de Sartre, l'Essence précède l'Existence. Notre système éducatif est basé sur l'obsession du diplôme. Outre qu'il ne conçoit l'homme que comme un futur employé, il est un système d'exclusion plutôt que de formation: ceux qui n'obtiennent pas le fameux sésame perdent statut, et donc emploi, et donc espoir. Ce système, en outre, est totalement hiérarchisé. L'École en France a essentiellement pour fonction de trier les élèves dans un ordre décroissant. Ceux qui ne peuvent pas faire l'ENA vont faire une grande école, ceux qui ne peuvent pas faire une grande école vont à la fac, ce qui ne peuvent pas aller à la fac font un BTS, etc. jusqu'à celui qui ne peut même pas finir sa classe de troisième. La place de chacun pour le reste de sa vie est définie par ce qu'il n'a pu atteindre à l'âge de 18 ans, sans espoir de seconde chance. Seul compte le diplôme dans un pays où le mot autodidacte est péjoratif et où ceux qui ont réussi par leur seul travail sont appelés "parvenus". Une belle sélection par l'échec... et un système totalement figé, générant une immense frustration.

Les systèmes anglo-saxons sont différents: Ils se fichent des diplômes. Il est instructif de lire les offres d'emploi en Grande Bretagne par exemple. Alors qu'en France l'annonce commence toujours par l'École souhaitée (toujours les meilleures), les annonces anglaises commencent par l'expérience souhaitée et se terminent en indiquant un niveau général de formation nécessaire. Ouvert à tous, en sorte. L'Existence prime sur l'Essence.

L'expérience, et non le diplôme, est également ce qui compte aux États-Unis, ce qui traduit, et permet en retour, une forte culture entrepreneuriale. De nombreux émigrés sans formation ont ainsi créé leur entreprise. La culture entrepreneuriale parmi les couches défavorisées est très forte. Pas toujours pour des startups high-tech, mais une entreprise de taxi, de nettoyage ou un restaurant, c'est la route directe vers l'intégration et l'émancipation économique.

Message aux jeunes des banlieues: le système actuel vous est fermé? Créez-en un autre. La vitalité des trafics de tous ordres dans les banlieues est d’ailleurs la preuve qu'un esprit entrepreneurial y existe ; ces trafics ont de facto recréé un système économique là où l’officiel a failli. C'est encourageant en soi, il faudrait juste que cet esprit soit réorienté autant que possible vers des domaines plus socialement positifs...

La solution au problème des banlieues n'est pas bien sûr uniquement économique. Mais elle l'est en grande partie. Tant que le chômage y sera à 20%, voire 50%, il est illusoire de penser régler quoi que ce soit. Créer les conditions d'une émancipation économique des individus dans les banlieues, ouvrir la société française, permettre la croissance et l'entrepreneuriat pour tous, c'est peut-être à cela que devrait s'attacher l'État, offrant ainsi un autre visage de sa présence que celui d'un uniforme bleu foncé qui tape fort et parle mal.

Posted by Philippe Silberzahn on novembre 14, 2005 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack