iPhone: le bon, et le moins bon

Je suis donc propriétaire d'un iPhone depuis un mois maintenant, et je crois utile d'en faire un bilan. L'une des raisons, et non des moindres, est que le métier de Digital Airways, mon entreprise, c'est l'interface utilisateur, et que l'iPhone est généralement présenté comme une rupture majeure dans le domaine. je voudrais expliquer pourquoi, au final, l'iPhone est un curieux mélange d'élégance et de bricolage.

Mais avant tout, l'iPhone est une expérience désagréable dans sa prise en main. On ne s'y serait pas attendu avec Apple, mais l'inconfort est réel. D'abord, pour activer son téléphone, il faut s'inscrire sur iTunes, et donner son numéro de carte bancaire. Dans la catégorie hostile, c'est le must. Ensuite, l'objet lui-même. Disons-le tout de suite, il est superbe. Dense, d'une finition parfaite, finalement pas si gros, il est ce qu'on été autrefois les Nokia de la grande époque ou les iPods. Mais les choses se gâtent quand il faut passer à l'action. D'abord, on ne trouve pas le manuel. Mes collègues, qui ont ouvert la boîte avant moi, m'ont assuré qu'Apple ne livrait pas de manuel "c'est dans l'esprit, vois-tu", avec un clin d'oeil. Oui, sauf qu'impossible de trouver l'endroit où se trouve la carte SIM. Il faudra longtemps pour découvrir le petit trou, et encore plus pour trouver un trombone, mais pas n'importe lequel, un de petite taille, et ouvrir la boîte magique. Finalement, je trouverai quelques jours plus tard le manuel, enfermé voyez-vous dans le carton qui sépare le téléphone du reste du package. Bien caché.

Lançons-nous dans l'utilisation. L'écran tactile est magnifique, d'une grande précision, très clair. Mais comme tout est tactile, et que l'utilisateur moyen a des gros doigts, tout est écrit gros, et finalement cela mange pas mal d'espace... Après un mois d'utilisation, le tout tactile me semble un choix lourd de conséquence, qui est parfois peu pratique. Pas mal de manipulations se feraient plus rapidement avec une petite molette comme on en trouve sur les autres téléphones. Apple semble avoir une position idéologique sur les boutons (pas de soft keys, par exemple), et pourtant ne pas s'y tenir: il me faudra plusieurs heures pour trouver comment passer en mode silencieux. Devinez quoi, c'est un bouton spécial sur la gauche. Pourquoi un bouton pour cela?

Plus généralement, les choix en matière d'ergonomie sont souvent déconcertants. On a eu tendance, lors de la sortie de l'appareil, à confondre effets graphiques et ergonomie. Des effets graphiques, l'iPhone en est plein: mail qui se plie comme du papier quand vous le supprimez, effets de zooms en entrée ou sortie d'application, le fameux zoom + et - avec les deux doigts, etc. Tout cela est fort impressionnant et superbement exécuté. Mais l'ergonomie, derrière tout ça, est parfois mauvaise. Dabord l'absence de notion de boutons de validation et d'annulation, pourtant si classique dans la téléphonie et même le PC. Il en résulte un flou quand au résultat de nos actions qui est le contraire même de ce que doit être une interface utilisateur. Ensuite parce que ces mécanismes de validation ne sont pas toujours consistants. Parfois, il s'agit d'effectuer un "Retour" (mais ai-je sauvé mes paramètres?), parfois rien, il faut simplement passer à une autre application grâce à l'unique bouton physique.

Editeur de SMS: si quelqu'un sait comment placer le curseur dans une partie du texte pour la modifier, je suis preneur, de même si quelqu'un sait comment utiliser le moteur prédictif: ah, il me propose plein de mots intéressants, mais je ne sais pas comment les sélectionner.

A propos du clavier: très joli, indéniablement, mais beaucoup de fautes de frappes dues à l'imprécision du pavé tactile. Il m'arrive souvent, par exemple, de taper sur "Supprimer" au lieu de retour.

Bizarrerie: il n'y a pas d'entrée par le carnet d'adresse. Il faut aller dans "Téléphone".

Incohérence: l'icône du calendrier, sur le menu principal, affiche la date du jour. En revanche, l'icône de l'horloge n'affiche pas l'heure exacte, mais toujours 10h20. De même, la température n'est pas la vraie. Y aurait-il des développeurs plus feignants que d'autres chez Apple? Quant on sait que la cohérence est l'un des principes de base de l'interface utilisateur...

Autre problème: le tout tactile fait que l'on active souvent des fonctions par inadvertance. Je montrais mes photos à ma fille et celle-ci a déclenché un appel, je n'ai pas encore compris comment. De même, en mettant l'objet dans la poche, je déclenche souvent une fonction. C'est d'autant plus embêtant que je ne sais pas comment verrouiller moi-même la machine, ce que n'importe quel téléphone normal sait faire. Je ne parle pas de l'appareil photo (misérable en terme de qualité) tellement sensible que je prends toujours trois photos au lieu d'une. Si quelqu'un sait comment supprimer une pellicule (c'est comme ça qu'ils appellent les albums chez Apple), merci de me le dire je n'ai pas encore trouvé.

Autre détail, la synchronisation Outlook, où l'on tombe dans l'écueil classique de la synchronisation complète. Impossible de synchroniser uniquement certaines catégories, je me retrouve donc avec 678 contacts sur mon iPhone, donc beaucoup que je n'appelle jamais (mon vieux copain Alec aux US, par exemple). Parlante de synchronisation, l'interface iTunes est complexe, chaque fois que je veux transférer des MP3 de mon disque à l'iPhone, je dois m'y reprendre à plusieurs fois tant le vocabulaire utilisé est compliqué.

Navigation Web: Safari est un excellent navigateur qui fonctionne bien. Sauf que surfer avec Edge, c'est à peine possible. J'ai essayé d'utiliser Google Maps en voiture, ce n'est pas jouable: c'est trop lent, l'écran est trop petit. Google News à la limite, car c'est du texte...

Les contacts: c'est sans doute l'endroit le plus mal conçu de cette machine. Ah c'est sûr, faire défiler ses contacts de haut en bas et de bas en haut à toute vitesse avec un doigt, ça impressionne les filles. Mais trouver rapidement Dupond Jean parmi ces contacts, c'est impossible. D'abord parce que pour accéder directement à une lettre, il faut taper dans une minuscule alphabet disposé verticalement sur la droite. Tellement petit que si vous voulez taper sur M, vous tapez invariablement sur L ou N. Dans n'importe quel téléphone, un appui sur quelques touche vous amène directement aux contacts voulus. On paie ici le prix du dogmatisme "tout tactile" qui pénalise fortement l'expérience utilisateur. Je ne parle même pas du fait qu'en faisant défiler les contacts du bout du doigt, on appuie souvent un tout petit peu trop fort et on ouvre le contact en question, interrompant le défilement. C'est horripilant.

L'iPhone est donc un très bel objet, mais il traduit selon moi un manque de maturité fort de la part de ses concepteurs sur la question de l'interface utilisateur, et cela en rend l'utilisation relativement inconfortable. Mais l'engouement qu'il a suscité (les choses semblent se calmer apparemment) n'en est que plus surprenant. N'en doutons pas, le prochain iPhone sera mieux conçu.

Posted by Philippe Silberzahn on janvier 7, 2008 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (3) | TrackBack

Croissance des PME: pour en finir avec le plafond de verre

Je réagis à l'excellente tribune d'Emmanuel Leprince, délégué Général du Comité Richelieu, parue dans Les Echos du 23 août dernier. Emmanuel reprend un thème qui lui est cher, et qui devrait nous l'être à tous: l'incapacité de la France à générer de nouveaux leaders mondiaux. Il part en effet du constat que les entreprises françaises les plus performantes sont anciennes, et par là même reflètent plus une période passée, celle où l'on savait créer des géants, qu'un véritable dynamisme industriel. En gros, le CAC40 et le désert français. Il s'agit donc de savoir comment remédier à cette situation quand dans le même temps les Etats-Unis créent Google, Microsoft et on en passe, mais aussi, plus inattendu, le Mexique, le Brésil, la Chine et l'Inde commencent eux aussi à produire des champions globaux.
Sans surprise, Emmanuel critique la philosophie actuelle qui a amené à la création de l'Agence pour l'Innovation Industrielle en indiquant "Ce n'est pas en subventionnant avec de la dette publique de grandes entreprises profitables et qui n'ont pratiquement plus rien de français que l'on fera émerger en France le futur Google". Plus surprenant, et difficile à comprendre quand on connaît ses efforts pour faire créer un Small Business Act français, c'est à dire une loi obligeant les administrations à acheter aux petites entreprises, Emmanuel commence par une charge contre une tentation purement libérale qu'il qualifie de naïve. La solution, selon lui, n'est pas dans une diminution du rôle de l'Etat pour laisser jouer le marché, mais dans une meilleure organisation des aides.
La suggestion est alors la suivante: plutôt que de maintenir un système d'aides éparpillé, il faut "identifier aussi bien que possible, et en particulier sur la base des pôles de compétitivité, les quelques centaines de nouvelles entreprises détenant le potentiel de devenir leaders mondiaux dans leur domaine."
Une fois les heureux gagnants sélectionnés, il suffit de les arroser avec les aides auparavant distribuées trop largement. En effet, "il serait autrement plus efficace de coordonner ces mécanismes en un faisceau concentré sur celles dont le fort potentiel aura été reconnu."

Cher Emmanuel, et si cela était précisément la mauvaise solution? L'Agence pour l'Innovation Industrielle est une imbécilité, tout le monde semble à peu près d'accord sur la question désormais. Mais imaginer un système de labellisation peut être pire encore. Car naturellement, la question qui se poserait alors serait: qui labélise? Et sur quels critères? On retourne avec un tel système sur l'éternel problème des philosophes politiques: qui gardera les gardiens? La véritable révolution démocratique, qu'on eu tant de mal à admettre nos grands parents, est que tout le monde se garde les uns les autres. Merci Montaigne.

Citer Google est particulièrement intéressant, car le cas de cette entreprise hors norme montre précisément les dangers d'une telle approche. Google a débuté en 1997 en arrivant bon dernier sur un marché que tout le monde estimait non seulement saturé, mais totalement sans intérêt. L'entreprise a été créé par deux professeurs nimbus sans la moindre notion de gestion, sans business plan et ils n'ont trouvé un business model qu'en... 2001!!! Jamais Google n'aurait été sélectionné comme "ayant un fort potentiel".
Nous savons trop comment, en France, on sélectionnerait les forts potentiels. On regarderait combien de polytechniciens et d'HEC se trouvent dans l'équipe, on aurait besoin de trouver un équivalent américain contre lequel il faudrait créer un champion français, et le Président de la République viendrait serrer les mains devant les caméras en disant "j'aime beaucoup ce que vous faites".

Rien ne serait pire qu'une centralisation des aides, qui reviendrait à inventer un monopole de la croissance forte dans lequel les gueux - les entrepreneurs sont souvent des gueux, surtout ceux qui finissent par réussir - n'auraient aucune chance. L'histoire récente a, au contraire, montré que ce qu'il faut, c'est maintenir une diversité des sources de financement, et en particulier encourager l'investissement privé. N'en déplaise à certaines élites bien pensantes, c'est en développant le marché, et en ouvrant le système, que nous pourrons créer un écosystème de futurs champions. C'est donc au contraire pour l'éparpillement qu'il faut militer. Qu'un endroit bloque, on pourra aller ailleurs.

Posted by Philippe Silberzahn on septembre 5, 2006 at 10:41 PM dans Opinion | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack

Ségolène, le Maréchal et Venise

Même avec la présidentielle qui s'annonce, qu'on ne s'attende pas à ce que ce blog prenne des positions politiques, et encore moins qu'il recommande de voter pour un tel ou un tel (au nom de quoi d'ailleurs le ferait-il). Ce n'est pas une raison pour s'interdire de commenter ça et là les déclarations ou projets ayant un rapport avec l'innovation et l'entrepreneuriat. Vu comment les choses se présentent, hélas, il semble que ces sujets ne seront pas vraiment dominants dans la campagne, nous n'avons donc pas constitué d'équipe spéciale en la matière.
Prenons quand même quelques instants pour réagir aux déclarations de la star du moment, Ségolène Royal. Selon elle, il faut rétablir les valeurs du travail, de la famille et de la patrie. Rien de moins. On peut défendre chacune de ces valeurs séparément, mais mises ensemble, elle rappellent évidemment de sombres choses, et il est regrettable qu'à l'heure où notre pays a du mal à faire face à son avenir, le néo-pétainisme lui soit présenté comme perspective, et par une femme de gauche, qui plus est. C'est d'autant plus inquiétant que les positions - symptomatiques - de Mme Royal en matière d'OGM sont connues: elle n'en veut pas - sans doute parce que la terre, elle, ne ment pas. Il y a un siècle, elle aurait sans doute été contre l'automobile car ça faisait avorter les femmes, et il y a quelques centaines de milliers d'années, elle aurait contre le feu, car c'est dangereux (ça peut tuer des gens voyez-vous). Est-il normal que l'avenir inquiète à ce point nos concitoyens que nos élites politiques cherchent désespérément des "valeurs" rurales pour les protéger? Un retour à la terre, à la tradition?

Dominique Moïsi racontait récemment dans un article des Echos la réflexion que lui avait faire un éminent homme d'affaires asiatique: "Vous, l'Europe, vous vous transformez peu à peu en pays du tiers-monde. Non seulement vous posez les mauvaises questions - Constitution européenne, Etat-providence, retraites - mais vous y apportez systématiquement les mauvaises réponses." A quoi Moïsi ajoutait "si les performances de l'Europe devaient continuer à se dégrader, les Asiatiques y verraient-ils encore un modèle ? Le Vieux Continent deviendrait alors, dans le meilleur des cas, un « conservatoire de la démocratie », si ce n'est, tout simplement, une sorte de Venise moderne, c'est-à-dire un lieu à visiter avec nostalgie pour son glorieux passé et présentant quelques ressemblances avec un musée."
A Pétain qui disait aux Français, le coeur serré, qu'il fallait cesser le combat, de Gaulle répondait que la France n'avait pas perdu la guerre et qu'il fallait continuer à se battre. C'est ce message-là que nous aimerions entendre, un message d'optimisme - la France ne va pas si mal que ça, tourné vers l'avenir et à la portée pratique - la solution réside en chacun de nous, que peut-on faire pour faire avançer les choses.

Posted by Philippe Silberzahn on mai 19, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

L'alcool oui, le peer-to-peer non

Nous sommes un drôle de pays. Un pays dans lequel les députés viennent de voter une loi qui sanctionne les développeurs de logiciels peer-to-peer. Car voyez-vous, si les gens utilisent ces logiciels, eh bien ils peuvent échanger des fichiers soumis à copyright et faire ainsi du mal aux éditeurs de musique. Ce qui n'est pas bien. Pour éviter cela, les députés ont donc interdit le peer-to-peer, et introduit une clause qui pénalise les développeurs de tels logiciels. Suivez-bien la logique: si vous produisez quelque chose qui peut être utilisé pour commettre un délit, vous êtes responsable et pouvez donc être poursuivi. Dans un pays qui subventionne les producteurs d'alcool depuis la nuit des temps, on se pince.
J'attends donc maintenant l'inculpation
- des fabricants de toutes armes blanches et à feu, couteaux de cuisine, etc.
- de tout producteur et vendeur d'alcool et de tabac,
- des fabricants d'automobile,
- des fabricants de tout objet, quelqu'il soit, qui aura été utilisé pour commettre un délit: ciseaux, briquets, vélos, lunettes, pots de yaourt (j'imagine), etc.
Le parlement s'était ridiculisé en votant le CPE sur ordre, puis en votant l'abolition du CPE, sur ordre également, mais cela ne leur a pas suffi. A quand l'interdiction du soleil qui fait de la concurrence à EDF? On s'attend à ce que le Sénat mette bon ordre à cela - on aura vraiment tout vu...

Posted by Philippe Silberzahn on mai 9, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

Agence de l'Innovation Industrielle: quelques précisions utiles

Pour les heureux participants de l'atelier sur l'innovation organisé par l'ANRT le 9 mars dernier, le repas aura été un moment particulièrement intéressant. Pas tant pour des raisons culinaires que parce que le directeur de l'Agence pour l'Innovation Industrielle (un monsieur Havas je crois) avait accepté d'y prononcer un discours. Peu regrettèrent ensuite d'être venus.
En substance, nous a-t-il dit, l'AII est conçue pour soutenir des projets très ambitieux, sur lesquels elle met le paquet financièrement. Mais attention, il faut vraiment que ce soit ambitieux et que ça ait une chance de devenir leader au niveau mondial. Par ambitieux, le directeur entend "atteindre 10 à 15% de part de marché". Glurps, un leader à 15% de part de marché? Mais ce n'est pas tout. Comme on mise sur des gens qui doivent devenir leader, on sélectionne des entreprises qui ont déjà une certaine taille, comprenez-bien. Seules, en effet, voyez-vous, les très grandes entreprises peuvent lutter à ce niveau, et c'est donc elles qu'il faut financer. Enfin c'est ce qu'on pense dans les hautes sphères françaises. Oh bien sûr, on exigera la présence d'une PME (entendez: 500 personnes c'est ce qu'ils appellent petit) pour décorer. En outre, comme il s'agit d'argent public, et que le directeur a clairement fait comprendre qu'ils étaient sérieux sur l'évaluation, il n'est pas question que l'AII finance des projets que les entreprises auraient fait toutes seules. Non, l'AII préfère financer des projets que les entreprises n'auraient pas fait sans elle. En outre, les programmes seront régulièrement évalués. Au moindre manquement, crac, projet supprimé: l'innovation n'a qu'à bien se tenir. Fini l'innovation en retard! Quels sont les sujets d'avenir sur lesquels miser? Là, le directeur est plus vague, mais il souligne l'importance de ne pas succomber aux effets de mode, de viser le long terme. Du sérieux vous dis-je, il est temps de mettre de la rigueur dans l'innovation! Et cette perle: "Imaginez qu'on découvre du pétrole en Alaska, ce ne serait plus la peine d'investir dans des voitures électriques". On évacue discrètement trois personnes de la salle prises de syncope.

Je résume: un comité d'énarques, plus compétents semble-t-il que les investisseurs industriels, va décider de ce que sont les grands domaines d'innovation. L'AII signera de gros chèques pour des projets que les entreprises n'auraient jamais, dans leurs rêves les plus fous, songé à faire, mais là, vu qu'on leur paie, pourquoi se gêner. Là, j'ai osé une question en demandant au directeur comment, dans ces conditions, l'AII aurait évalué des gueux comme Google, Microsoft, Apple et Skype, démarrées par des types dans un garage. Réponse "Ah, mais des les TIC c'est différent". Sauf qu'un des projets financés par l'argent du contribuable soit un Google-bis, la seule différence étant que notre Google à nous n'a pas de business modèle - mais quand on est financé par le contribuable, pourquoi s'en soucier? Ils doivent bien se marrer dans la Silicon Valley...

On se rassurera donc: en France, rien n'a changé. Le changement et l'innovation ne peuvent venir que d'en haut, ils doivent être pilotés par l'Etat qui, chacun le sait, a tant réussi dans le domaine. Les mêmes qui hier ont investi dans Bull en ignorant Cap Gemini et Business Object nous refont le même coup; ils n'ont rien compris ni rien appris de leurs échecs. L'idée que l'avenir technologique n'est plus planifiable - s'il l'a jamais été - ne leur a toujours pas traversé l'esprit. Pas plus que l'idée que ce sont les startups qui innovent vraiment, et que celles-ci échappent au radar des technocrates. J'ai un ami qui dit toujours: "On a vingt ans de retard sur l'URSS, mais on le rattrape à grand pas". Grâce à l'AII, le retard a été réduit d'au moins dix ans.

Posted by Philippe Silberzahn on mars 13, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (8) | TrackBack

Blogs et transparence: réponse à Cyril Fievet

Je ne peux m'empêcher de réagir à un éditorial de Cyril Fiévet paru dans InternetActu.net, la synthèse hebdomadaire de la recherche et de l'innovation publié conjointement par la FING et le CNRS. Visiblement marqué par les événements liés à la publication de caricatures de Mahomet, Cyril remarque que la plupart des bloggueurs ne dévoilent rien ou presque de leurs caractéristiques personnelles telle que confession, pensée politique, etc. Dans le contexte actuel, estime-t-il, cela ne peut guère durer. Il faut, selon lui, développer une plus grande transparence et que l'on sache, d'entrée de jeu, quel objectif politique ou culturel poursuit le bloggueur afin que ses lecteurs ne soient pas trompés. Et Cyril d'appeler pour une plus grande transparence car, estime-t-il, les blogs disposent d'avantages dont ne disposent pas les médias traditionnels, d'autant que la transparence est dans la nature même du blog.
Il s'agit selon moi d'une vision totalement infondée non seulement de ce que sont les blogs, mais encore de ce qu'est l'expression d'opinions. Il s'agit en outre d'une logique dangereuse.
D'abord, l'obsession de la transparence. Un de mes amis dit toujours "ce n'est pas parce que je n'ai rien à cacher que je souhaite tout montrer". Où commence-t-elle et jusqu'où doit-elle aller? Cyril estime qu'on ne peut lire et comprendre un auteur sans connaître sa personnalité et ses caractéristiques, car celles-ci aident le lecteur à mettre en perspective ce qui est dit. C'est faux bien sûr. Il s'agit-là d'une vision à la Bernard Pivot: connaître l'auteur pour comprendre l'oeuvre. Or les textes existent en eux-mêmes. On peut étudier les auteurs, mais les textes doivent se suffire. Au nom de quoi la valeur d'un texte différerait-elle selon qu'il est écrit par X plutôt que Y?

Ensuite, la logique sous-jacente est dangereuse, car de l'exigence de transparence à celle de la légitimité pour s'exprimer, il n'y a qu'un pas. En quoi la transparence apporte-t-elle la moindre valeur à un propos? Fonde-t-elle une légitimité d'écrire? Quelle est la logique derrière cela?

Au-delà, comment catégoriser? Tiger Woods rappelait en rigolant qu'il était la synthèse d'une dizaine de races différentes, et se moquait des catégorisations de l'administration américaine. Voulons-nous vraiment aller dans cette direction de mettre dans des cases les auteurs de blogs? Etes-vous de droite ou de gauche? Ben je ne sais pas... Si je suis pour le oui au referundum sur la constitution européenne, qu'en conclure exactement quant à ma position sur les OGM? Faudra-t-il créer un office central des catégories pour que chaque citoyen soit correctement étiqueté?

Cyril semble oublier que la véritable libération offerte par les blogs est de permettre à chacun de s'exprimer sans avoir besoin de passer par un quelconque filtre institutionnel que cette exigence de transparence ne manquerait pas de rendre nécessaire, quoiqu'il en dise. Toute innovation radicale perturbe les acteurs en place qui s'étaient bien accomodés de la situation prévalente. Outre le fait que je ne suis pas sûr que Cyril connaisse le pédigrée des journalistes officiels qu'il lit, l'argument Liberté = danger, en effet, est bien connu: Françoise Giroud s'en plaignait elle aussi en son temps. Oui, la vraie révolution des blogs est une liberté de parole, et je me fiche pas mal de savoir si celui qui écrit un blog que je lis est blanc ou noir, facho ou communite, islamiste ou philatéliste. Oui, Cyril a raison, les blogs jouissent d'une liberté scandaleuse, dont l'anonymat fait partie intégrante, mais qu'il se rassure: cela ne durera pas. Simplement, il serait souhaitable que ce ne soit pas des gens comme lui qui précipitent cette fin; qu'il laisse cela aux censeurs professionnels, au moins, ce sera dans l'ordre des choses.

En ces temps où la pression sur les libertés individuelles se fait de plus en plus forte, où l'Europe vient d'exiger des états qu'il surveillent communications téléphoniques, SMS, et emails sans protestation aucune, je trouve l'exigence de transparence particulièrement mal venue. Transparents nous ne le sommes déjà que trop. Et puisque l'histoire est là pour nous aider lorsque nous sommes bien en peine de comprendre notre monde, rappelons que Voltaire, qui décidément nous manque beaucoup, a publié la plupart de ses ouvrages anonymement - Cyril y aurait-il trouvé à redire et nous aurait-il expliqué que cela nuisait à la compréhension du grand homme?

Posted by Philippe Silberzahn on mars 2, 2006 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack

Les émeutes dans les banlieues ou l'échec du modèle français

On peut mesurer la force de l'adhésion d'une population à un modèle social au nombre des policiers nécessaire à sa défense. En ce qui concernait le modèle de l’ex-RDA, le ratio était de 1 sur 2. Un citoyen sur deux était dans la police pour surveiller l'autre. On n'en est pas encore là en France, mais si l'on en juge par le nombre de voitures brûlées, de magasins dévastés et de forces de l'ordre déployées, on s'en approche. On sait comment la RDA a terminé: la police ne compense jamais, au final, le manque d'adhésion populaire.

Il n'y a pas si longtemps, les principales forces politiques rivalisaient d'éloquence pour défendre notre modèle social, intégrateur et émancipateur, contre le modèle anglo-saxon diviseur et appauvrissant. Cette question là, au moins, s'est réglée pour toujours dans une grande orgie de flammes et de gaz lacrymogènes. Il faut maintenant des couvre-feu, des arrestations en masse, des condamnations à la prison sans preuve en moins de quinze minutes et des interdictions préfectorales de rassemblements pour défendre ce beau modèle social.

La première réaction de tout gouvernement est naturellement de réduire une révolte sociale à une question de droit commun. Les brûleurs de voitures sont des voyous qu'il convient d'enfermer, et tout rentrera dans l'ordre. Rassurante à court terme, une telle attitude est suicidaire à long terme. Qu'on mette un brûleur de voiture en prison, c'est la moindre des choses, mais cela ne règle pas le problème d'origine, à savoir pourquoi tant de gens ont-ils décidé de brûler des voitures tout à coup? N'adhérent-ils pas à notre beau modèle social?

Si ce n'était déjà le cas, on sait aujourd'hui que la réalité de ce modèle, c'est 20% à 50% de chômage dans certains quartiers, la désespérance, l'absence d'avenir et l'exclusion de toute possibilité de promotion sociale et économique. Le modèle social français explose parce que la société française est bloquée. Le système est comme une forteresse qui sur-protège ceux qui sont à l'intérieur, et laisse mourir ceux qui n'y sont pas. Toute personne ayant cherché à louer un appartement en a fait l'expérience. Tout étranger cherchant un emploi en a fait l'expérience. Du code du travail à la loi sur le logement, tout favorise ceux qui sont à l'intérieur. Les immigrés et leurs enfants sont les premières victimes d'un système économique fermé qui vise d'abord à protéger ceux qui ont un emploi et un statut social, bloquant ainsi toute possibilité de croissance et d'emplois.

La France, du moins celle qui est à l'intérieur de la forteresse, n'a plus désormais qu'une obsession, se protéger. Contre la mondialisation, contre le travail, contre les OGM, contre la grippe aviaire, et maintenant contre les banlieues. Remontez le pont-levis! La société française est injuste, refermée sur elle-même et endogame. L'élite, qu'elle soit industrielle ou politique, ne se renouvelle pas. Ne fête-on pas, si l'on peut dire, les cinquante ans de vie politique de Jacques Chirac? Et avant lui de François Mitterrand?

En dehors de la forteresse, pourtant, l'énergie est là. Comme le remarquait le patron d'un restaurant Quick de banlieue, que je cite de mémoire: "Nous employons beaucoup de jeunes de banlieues. La difficulté c'est de les motiver. Ils sont aussi capables que les autres et ont beaucoup de potentiel, mais personne ne leur a jamais dit. A l'école, ils ont été placés en face de leur échec et en sont restés là." Et si il y avait quelque chose à gratter, là?

En France, pour reprendre l'expression de Sartre, l'Essence précède l'Existence. Notre système éducatif est basé sur l'obsession du diplôme. Outre qu'il ne conçoit l'homme que comme un futur employé, il est un système d'exclusion plutôt que de formation: ceux qui n'obtiennent pas le fameux sésame perdent statut, et donc emploi, et donc espoir. Ce système, en outre, est totalement hiérarchisé. L'École en France a essentiellement pour fonction de trier les élèves dans un ordre décroissant. Ceux qui ne peuvent pas faire l'ENA vont faire une grande école, ceux qui ne peuvent pas faire une grande école vont à la fac, ce qui ne peuvent pas aller à la fac font un BTS, etc. jusqu'à celui qui ne peut même pas finir sa classe de troisième. La place de chacun pour le reste de sa vie est définie par ce qu'il n'a pu atteindre à l'âge de 18 ans, sans espoir de seconde chance. Seul compte le diplôme dans un pays où le mot autodidacte est péjoratif et où ceux qui ont réussi par leur seul travail sont appelés "parvenus". Une belle sélection par l'échec... et un système totalement figé, générant une immense frustration.

Les systèmes anglo-saxons sont différents: Ils se fichent des diplômes. Il est instructif de lire les offres d'emploi en Grande Bretagne par exemple. Alors qu'en France l'annonce commence toujours par l'École souhaitée (toujours les meilleures), les annonces anglaises commencent par l'expérience souhaitée et se terminent en indiquant un niveau général de formation nécessaire. Ouvert à tous, en sorte. L'Existence prime sur l'Essence.

L'expérience, et non le diplôme, est également ce qui compte aux États-Unis, ce qui traduit, et permet en retour, une forte culture entrepreneuriale. De nombreux émigrés sans formation ont ainsi créé leur entreprise. La culture entrepreneuriale parmi les couches défavorisées est très forte. Pas toujours pour des startups high-tech, mais une entreprise de taxi, de nettoyage ou un restaurant, c'est la route directe vers l'intégration et l'émancipation économique.

Message aux jeunes des banlieues: le système actuel vous est fermé? Créez-en un autre. La vitalité des trafics de tous ordres dans les banlieues est d’ailleurs la preuve qu'un esprit entrepreneurial y existe ; ces trafics ont de facto recréé un système économique là où l’officiel a failli. C'est encourageant en soi, il faudrait juste que cet esprit soit réorienté autant que possible vers des domaines plus socialement positifs...

La solution au problème des banlieues n'est pas bien sûr uniquement économique. Mais elle l'est en grande partie. Tant que le chômage y sera à 20%, voire 50%, il est illusoire de penser régler quoi que ce soit. Créer les conditions d'une émancipation économique des individus dans les banlieues, ouvrir la société française, permettre la croissance et l'entrepreneuriat pour tous, c'est peut-être à cela que devrait s'attacher l'État, offrant ainsi un autre visage de sa présence que celui d'un uniforme bleu foncé qui tape fort et parle mal.

Posted by Philippe Silberzahn on novembre 14, 2005 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

Délocalisation: derrière l'aspect inéluctable, souvent de mauvais calculs

Je l'avoue, l'obsession actuelle pour la délocalisation commence à me fatiguer. C'est sûrement une mode, comme il y en a eu avant avec le re-engineering, la qualité totale, la création de valeur et la participation. Je ne peux pratiquement plus rencontrer quelqu'un et parler de mon entreprise (Digital Airways, logiciels pour téléphones mobiles) sans que mon interlocuteur me demande si j'ai songé à envoyer mon développement informatique en Inde. Voilà, c'est comme un réflexe, un automatisme qui a quitté le domaine de la pensée pour arriver au domaine nerveux, un peu comme lorsque vous tapez sur le genou, la jambe se lève. Aujourd'hui, quand vous parlez informatique, il faut délocaliser. Qu'un tel discours soit tenu par des non spécialistes du domaine, ayant lu dans leur quotidien la déferlante indo-chinoise, passe encore. Mais lorsqu'un VC vous explique qu'il est d'accord pour investir à condition que vous fermiez votre centre de développement actuel et que vous mettiez tout en Inde, il y a de quoi flipper sérieux. L'autre jour encore, je présentais ma société à un groupe d'étudiants d'une grande école de commerce, et ça n'a pas raté. Dès la troisième question "Avez-vous songé à transférer votre développement en Inde pour abaisser vos coûts?".
Ma réponse est la suivante: non, je n'y ai pas songé un seul instant et je ne suis pas prêt à le faire. Je dirais même que j'ai tendance à l'être encore moins qu'avant. Pour comprendre pourquoi, il faut décortiquer le raisonnement qu'il y a devant le "fantasme" de la délocalisation en Inde.

Pour cela, plaçons-nous dans la peau du directeur d'une entreprise flanqué de son expert comptable. Evidemment, l'élément déclenchant est la comparaison entre le salaire d'un ingénieur français et celui d'un indien, sans parler des chinois, qui doit varier de 1 à 5. Ah se dit le comptable, si nous avons 100 ingénieurs en France, et que nous les remplaçons par 100 ingénieurs en Inde, regardez les économies!!!
Sous-entendu, l'hypothèse qui est faite est que 100% du coût total pour l'entreprise provient des salaires. Or c'est faux bien entendu. Il y a plusieurs variables à prendre en compte. La plus courante, nous venons de le voir, est le salaire horaire, très inférieur en Inde. Mais pour arriver au coût, il faut multiplier le-dit salaire horaire par... la durée du projet. Entre donc un second facteur, essentiel, qui est la productivité. Or de quoi s'aperçoit-on? Eh bien qu'il y a d'énormes différences de productivité entre une équipe française et une équipe indienne. Ce n'est pas une question d'intelligence ni de compétence, bien sûr. C'est simplement qu'une équipe, ce n'est pas une somme de gens.  Une équipe, c'est de nombreuses années de savoir-faire, de savoir implicite, accumulé au cours des projets. Ce savoir-faire, par exemple, est ce qui différencie Toyota dans son processus de fabrication de tous ses autres concurrents. Tous les fabricants du monde ont visité et espionné Toyota pour reproduire cette performance et aucun n'y est arrivé. Pour une raison simple: ce savoir-faire doit être construit, il ne peut pas vraiment être transmis, encore moins copié. Le corollaire, c'est qu'il faut du temps. Imaginer transférer une équipe de développement de Paris à Bangalore et en attendre la même productivité est une lubie. Mais ce n'est pas tout. Une fois ouvert en Inde, le centre de développement va devoir être managé. Nouveau coût additionnel non prévu. Les quelques économies faites sur le taux horaire sont rapidement perdues dans les allers-retours d'ingénieurs du siège pour résoudre une myriade de petits problèmes de coordination et de mise au point.
En outre, une équipe de développement à distance entraîne une réactivité réduite. Elle ne peut avoir d'intérêt que si les coûts de coordination sont marginaux par rapport au volume total de travail. En clair, la délocalisation n'a d'intérêt que pour les projets très longs, et portant sur des domaines a priori peu innovants et bien normalisés, facilement énonçables par écrit. Typiquement, maintenance, développement d'applications de gestion, etc. Dès que vous êtes en innovation, que le contexte est ambigu et incertain, et que avez besoin de réactivité, la proximité jointe à la durée d'expérience de l'équipe est gagnante à tous les coûts. Dans le domaine du textile, les fabricants s'en sont bien rendus compte et certains d'entre eux mettent un point d'honneur à faire fabriquer en France pour ces raisons. Ce qui est perdu en charges sociales et regagné, très largement, en souplesse et vitesse de réaction.
Comme nous l'expliquons dans notre livre, et comme d'autres l'ont expliqué avant nous, ce n'est pas en se battant sur les coûts que les entreprises occidentales lutteront contre les asiatiques, mais en misant sur l'innovation, pour sortir par le haut. Il faut viser les secteurs à forte valeur ajoutée. C'est ce que Digital Airways essaie de faire. Nous ne nous battons pas sur les coûts horaires de nos ingénieurs (nous ne vendons pas de service sous cette forme) mais sur l'innovation de nos produits. Le facteur à optimiser n'est donc pas le coût salarial direct (même s'il représente une très grosse part de nos dépenses) mais la valeur ajoutée. Pour reprendre l'expression de Gary Hamel, le profit étant le chiffre d'affaire moins le coût, il est plus payant à terme d'augmenter le chiffre d'affaire que de baisser le coût.
Donc, non je ne délocalise pas et il est bien possible que de nombreuses entreprises, dont certaines font la une des journaux à cette rubrique, si elles faisaient vraiment les bons calculs, arriveraient à la même conclusion...

Posted by Philippe Silberzahn on octobre 20, 2005 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (3) | TrackBack

Quand la presse se trompe d'innovation

La semaine dernière, les lecteurs du Figaro ont découvert une nouvelle formule. La belle affaire ! Tous les titres subissent régulièrement ce genre de lifting (voir aussi Challenges, ou moins récemment Le Nouvel Economiste. Le Monde va aussi refaire cet exercice dérisoire le 7 novembre prochain), et ils aimeraient faire croire à leurs lecteurs qu'il s'agit d'une formidable innovation. Ainsi donc, le nom du journal en lettres blanches sur fond bleu, et plus de photos en première page seraient garants de la modernité. A l'heure où les Français s'équippent massivement en connections internet haut débit, les "nouvelles formules" de la presse ont un charme désuet.

Peut-on aujourd'hui s'abonner au Figaro de façon électronique uniquement ? Rassurez-vous, rien n'a changé ! Seules deux formules d'abonnement sont proposées : la version papier toute la semaine + le Figaro magazine le week-end ou, autre formule, les versions papier du vendredi et du samedi avec le magazine. Vous cherchez sur internet un article de la semaine dernière ? C'est possible, moyennant ... 4 Euros (l'article ! Soit quatre fois le prix du quotidien papier...). L'explication est simple, et elle ne vise pas que le Figaro, l'immense majorité de la presse continuant à raisonner de cette façon : ils sont persuadés que leur coeur de métier est d'imprimer des articles sur du papier, et de vendre ce papier. Internet n'est qu'un accessoire pour technophiles, certainement pas de quoi remettre en cause le coeur de métier noble et historique de cette industrie. Un abonnement électronique uniquement ? Certainement pas... (Les Echos et Le Monde ont eu l'intelligence de proposer une formule d'abonnement uniquement web).  Des archives abordables ? A quoi bon, sinon qui acheterait notre magnifique format papier (nouvelle formule...)

La numérisation de l'information et internet sont donc gérés comme des menaces, des effets secondaires embarrassants du progrès, et pas comme des opportunités qui permettraient de faire évoluer l'activité pour mieux répondre aux besoins des lecteurs. La presse préfère l'innovation de façade, la cosmétique, se réfugier dans son histoire et rentrer dans le XXIème siècle à reculons. Les difficultés financières de nombreux titres (Libération, Le Nouvel Economiste...) n'auront donc eu aucune valeur pédagogique ; gageons qu'elles ne sont pas terminées.

Posted by Bernard Buisson on octobre 17, 2005 at 07:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (2) | TrackBack

Taittinger, symbole de la politique industrielle française ?

Alors que la Commission Européenne vient de rappeler les limites de ses compétences moins de 24 heures après que Jacques Chirac ait fait appel à elle pour limiter les effets du plan européen de Hewlett-Packard, et quelques semaines après l'épisode Danone, un petit article paru la semaine dernière dans les Echos vient montrer à quel point les instances dirigeantes de ce pays, jusqu'au plus haut niveau, se trompent de combat.

Que lit-on à la une des Echos du 15 septembre dernier : "L'Elysée cherche une solution française pour Taittinger"... On y apprend que "La revente du champagne Taittinger (...) semble être l'occasion d'une nouvelle action des tenants d'un certain patriotisme industriel en France". On frémit évidemment en effet à l'idée que cet (excellent) champagne puisse passer sous un pavillon étranger. Heureusement, le sommet de l'Etat ne reste pas inactif : "Selon nos informations, l'Elysée aurait ainsi réuni certains membres de la famille Taittinger et le Crédit Agricole...". On se sent déjà mieux maintenant que l'on sait ce dossier traité au Château, par la crème de la République. Mais au fait, quelle est cette menace imminente qui plane sur un des fleurons de notre industrie, un de ceux qui vont à coup sur permettre à la France de garder son rang au XXIème siècle ? Il suffit de lire la suite pour découvrir l'identité de LA menace : "...pour essayer de monter un tour de table permettant de faire échec à l'appétit du financier belges Albert Frère et de ses alliés" !

On croit rêver ! Autant on aimerait lire de temps en temps ce genre d'article humoristique dans les Echos, un 1er avril par exemple,autant on sent bien que mi-septembre, tout ça est très sérieux : le champagne Taittinger est menacé par un financier belge ! Voilà de quoi mobiliser les français autour de l'idéal du patriotisme économique...

Nous avons déjà dit à maintes reprises ce qu'on pensait de l'approche technocratique qui a été adoptée en matière d'innovation à l'occasion de la création de l'Agence pour l'Innovation Industrielle. En favorisant les grands groupes, l'Etat fait fausse route pour ce qui est de créer les emplois de demain. C'est en créant les conditions favorables à l'éclosion de milliers de start-ups que la France pourra re-créer des emplois. Microsoft et Google ne sont pas nés dans les laboratoires de R&D d'un grand groupe.

Les récents épisodes dans lesquels l'Etat se ridiculise, que l'on parle de Danone, de Taittinger ou de Hewlett-Packard, montrent bien que ce pays perd son temps en combats d'arrière-garde ; ce n'est pas non plus en gardant des yaourts et du champagne sous pavillon français, ou en essayant de contraindre une multinationale américaine à corriger son plan social, que l'on créera des emplois dans ce pays.

Posted by Bernard Buisson on septembre 22, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

Merci Tony!

On peut tout reprocher à Tony Blair, mais pas de ne pas poser les questions de fond. Et notamment lorsqu'il déclare à propos de l'Europe: "Nous ne voulons pas d'un budget qui continue à verser sept fois plus pour l'agriculture que pour la recherche-développement, la science, la technologie, la formation et l'innovation réunies." Qu'on ne l'accuse pas, comme le fait notre premier ministre, de vouloir comparer des choses non comparables: l'art du budget, c'est précisément cela, choisir des pommes ou des oranges, des vaches ou des centres de recherche. Décidément effronté, il déclare ensuite: "40% des dépenses vont dans la politique agricole, un secteur où travaille moins de 5% de la population. Ce budget ne rend justice ni aux besoins des citoyens ni aux défis de l'Europe". Eh oui... Après des décennies, il faut remercier le premier ministre britannique - qui lui est à la tête d'un pays dont les finances sont en bonne santé, qui compte deux fois moins de chômeurs que nous, et qui n'a pas perdu les trois dernières élections auxquelles il s'est présenté, d'ouvrir le débat sur l'Europe que nous voulons. Qu'on la conçoive simplement comme une zone de libre échange, ou qu'on souhaite qu'elle soit plus que cela, c'est à chacun d'en décider. Mais que l'on continue à subventionner le passé au dépend de l'avenir, chacun devrait être contre. Il est gravissime que la France bloque l'Europe et menace littéralement de tout faire exploser simplement pour défendre un tabou absolu, son lobby agricole, qui engloutit milliards après milliards, crevant de subventions qui, au passage, maintiennent des prix élevés pour les consommateurs, premières victimes des lobbies agricoles si chers à notre président. Pendant ce temps-là, les université meurent de faim et l'Anvar n'a pas d'argent. Tels que nous sommes partis, la France défendra ses agriculteurs jusqu'au dernier industriel. Pourquoi pas, après tout? Il nous restera ensuite, lorsque nous n'aurons plus ni industrie ni recherche, à gérer des gîtes ruraux et des fabriques de fromage de chèvre.
Du haut de notre faillite absolue, quelle leçon pouvons-nous donner aux autres pays? Comment pouvons-nous expliquer sérieusement aux pays de l'Est, tout juste libérés du joug soviétique, que le marché, c'est le mal absolu, alors qu'ils connaissent depuis leur libération un enrichissement considérable? Bien sûr, on peut reprocher à la Grande Bretagne de toucher son chèque de ristourne, ce qui manque de solidarité. Mais quand on est en tel désaccord avec l'usage qui est fait de vos impôts, n'est-ce pas là légitime? Le problème est donc plus de mieux dépenser de l'argent que d'en obtenir plus. Carrément désagréable, Blair ajoute: "Il nous faut comprendre pourquoi certaines économies en Europe créent des emplois et d'autres non." Personne n'est visé, naturellement. Enfin, il conclut: "l'argent de l'UE pour des emplois, pas pour des vaches", voilà qui devrait intéresser notre premier ministre, non?
L'article de Libé sur les déclarations de Tony Blair: http://www.liberation.fr/page.php?Article=305893.

Posted by Philippe Silberzahn on juin 23, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (2) | TrackBack

Agence de l'innovation industrielle: deux fois plus bête

Dans la ferme des animaux, l'ouvrage inoubliable de George Orwell qu'on devrait s'imposer de relire tous les ans, les animaux prennent le contrôle de la ferme. Chaque fois que les choses empirent, les chevaux concluent qu'il faut travailler plus dur. Mais surtout ne pas changer de méthode. Avant même que l'AII ait montré son inanité, le nouveau premier ministre vient de doubler son budget, qui passe de 500 millions à 1 milliard d'Euros. Ca fera donc 500 millions d'Euros de gaspillés en plus. 500 millions pour des "grands" projets comme on les aime en France. Tous ceux qui ont monté de tels projets, ou participé au montage de tels projets, savent le gaspillage qu'ils entraînent. Bien sûr, notre premier ministre a pris soin de souligner qu'il fallait "s'assurer que les PME puissent bénéficier au côté des grands groupes de la part qui leur revient." Voilà, vu de Matignon, l'économie vue comme une grande distribution de sucreries avec chacun la "part qui lui revient" de subsides. Les grandes entreprises française se lanceront à l'assaut du gâteau comme elles savent si bien le faire - plutôt qu'aller en Chine chercher de nouveaux clients - et laisseront quelques miettes à des PME qui perdront elles aussi leur temps à courir la subvention et cirer les pompes au lieu de trouver des clients.
Feu d'artifice final, le premier ministre, qui a probablement découvert l'économie il y a quelques semaines, a déclaré: "Nous devons être en mesure de financer facilement et dans des délais rapides de grands projets technologiques. Ce sont eux qui porteront le dynamisme de l'industrie française de demain. Ce sont eux qui attireront dans notre pays les meilleurs chercheurs et les ouvriers les plus qualifiés." Miracle, il suffisait de le vouloir et d'appuyer sur le bon bouton pour que le dynamisme de l'industrie française soit assuré. Quand on pense que Raffarin n'a pas trouvé le-dit bouton. Non monsieur Villepin, personne ne pense plus que ce sont les grands projets qui assureront le dynamisme industriel de la France. Au contraire, ils l'étouffent. Ce dynamisme sera assuré par un tissu industriel vivant et diversifié, composé d'entreprises performantes de toutes tailles. Chacun sait en effet que le dynamisme français est aujourd'hui pénalisé par la faiblesse des PME. L'action de l'Etat doit donc consister à aider à faire emerger cet écosystème, pas à subventionner les mastodontes. Avec 500 millions, l'AII se trompait d'époque. Avec 1 milliard, elle se trompe doublement d'époque.

Posted by Philippe Silberzahn on juin 22, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Interaction entrepreneur - URSSAF

Allez, encore un post positif sur notre beau pays et sur son administration. Un mien ami, récemment créateur d'entreprise après avoir été un temps chômeur, se vit convoqué par l'ASSEDIC il y a quelques jours. Pour info, il est désormais possible de continuer à percevoir les allocations chômeur lorsque vous créez une entreprise, le législateur ayant compris que l'on mettait parfois un certain temps avant de devenir riche de la sorte. Sauf que mon ami avait démarré en fanfare en explosant les plafonds. D'où convocation à l'ASSEDIC. Un temps inquiet, il se retrouve en face d'une dame très gentille qui lui explique pleins de trucs intéressants sur comment optimiser ses cotisations, et à la fin lui délcare qu'elle prend un réel plaisir à travailler avec les créateurs d'entreprise, car elle sent une énergie et un optimisme qui la rend heureuse. Voilà. Mon pote en est ressorti un peu ébahi, en plus avec un versement promis de 190€ - il ne sait plus trop pourquoi mais une histoire d'ajustement.
Un pays où une employée de l'ASSEDIC fait preuve d'enthousiasme, d'efficacité et de gentillesse ne peut pas avoir tout faux...

Posted by Philippe Silberzahn on juin 13, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

SNCF: L'innovation à rebours

Subrepticement, la SNCF a commencé à déployer de nouvelles bornes automatiques de ventes de billets. On se souvient du chaos qui avait accompagné par le lancement de SOCRATE en 1993 (voir le rapport de la cour des comptes), le premier système de réservation de la SNCF avec ses premières bornes automatiques. Le vieux rêve de la SNCF est d'imposer la réservation universelle, et rapprocher le train de l'avion, plutôt que du métro. L'idée est que plus la réservation se répand, plus la SNCF peut planifier son trafic. En bon gestionnaire, au moins sur le papier, la SNCF essaie donc systématiquement de généraliser la réservation. Ce-faisant, l'entreprise nationale ignore un certain nombre de règles élémentaires tant de l'économie, que de la psychologie et plus généralement de l'innovation.

  • Economie et psychologie d'abord: en rendant la réservation gratuite, la SNCF a commis une erreur grave. Tout voyageur s'en sera rendu compte en arrivant dans un train que, désormais, de nombreuses places sont réservées, et vides. Toute ressource gratuite entraîne l'abus d'utilisation, une dérive bien connue des économistes qui lui donnent le doux nom de tragédie des communes. Y a-t-il des économistes à la SNCF? Un DEUG suffirait pourtant. Comme cela ne coûte rien de réserver, et qu'on y est même encouragé par les employés de la SNCF, on réserve, et puis on voyage un autre jour, ou tout simplement à une autre place. Double impact: on bloque un siège pour un autre passager, et on se retrouve sans siège soi-même. Ajoutons également l'impact pour le système de réservation de la SNCF, autrefois utilisé de manière limitée, et financée par les suppléments, et aujourd'hui généralisé, sans source de financement.
  • D'innovation ensuite: sur les bornes actuelles, que j'utilise chaque semaine, je peux prendre mon billet en exactement huit pressions de boutons et moins de trois minutes. Le système ne me demande pas de réservation. Je prends mon billet non daté, je paie, et c'est terminé. Un peu en avance l'autre jour, je me suis décidé à essayer les nouvelles bornes. D'abord, la lenteur est effrayante. On ne sait jamais si le bouton a été pressé ou non. Ensuite, implacable, le système demande une date de départ, et une date de retour. On passe donc à un nombre d'étapes au moins doublé. J'ai abandonné en cours de route après plusieurs minutes pour revenir à une ancienne borne.

On pense que le progrès va toujours dans le bon sens: les choses deviennent plus simples, les concepteurs de système passent du temps avec les futurs utilisateurs, prennent en compte leurs besoins. On pense que le chercheur Eric von Hippel a raison quand il explique que l'utilisateur est au coeur de l'innovation. On devrait ainsi pouvoir prendre un billet de train en quelques instants, sans remplir un dossier complet. Mais pas à la SNCF, qui semble avoir une conception différente de l'innovation: être au service de sa conception du voyage, pas des besoins de ses clients. A quand les ailes aux trains pour vraiment ressembler à des avions?

Posted by Philippe Silberzahn on juin 9, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack

Jeanneney contre Google

Tâchons de ne pas rire et d'essayer de brosser un tableau aussi objectif que possible de la grande bataille qui s'annonce, la mère de toutes les batailles: Jean-Noël "Battling" Jeanneney contre "Master" Google. Oh et puis non. Pour une fois, rions franchement.
Ainsi donc, la France a mandé Jean-Noël pour lutter contre l'empire Google. Pour ceux qui vivent sur la planète mars, on rappellera que Google, roi des moteurs de recherche et de facto mémoire du Web, que cela plaise ou non, vient de lancer un nouveau projet appelé Google print consistant à numériser les livres de la planète pour en offir l'accès au monde. Un vrai scandale. Avant, au moins, les livres étaient dans des bibliothèques bien protégées par des cerbères poussiéreux, et seuls les gens sérieux pouvaient y accéder. Si vous vous êtes rendus une fois à la grande bibliothèque de France, peut-être avez-vous eu droit à l'examen de passage des bibliothécaires qui décident si vous êtes un professionnel et si vous avez le droit d'accéder à la chambre funéraire. Si vous passiez par là et que vous vous disiez "J'ai une heure à tuer, je feuilleterais bien une fable de la Fontaine", n'y comptez pas.

C'est cette approche fermée que menace Google avec son projet. Rendre tous les livres lisibles en ligne, sans demander l'autorisation, voilà le projet, et il est scandaleux. Surtout parce que Google est une entreprise basée aux Etats-Unis, notre nouvel ennemi.
Dans un livre intitulé "Quand Google défie l'Europe" paru en avril dernier, Jeanneney tente de secouer l'apathie européenne face au dynamisme de Google. Louable en soi, la démarche devient plus inquiétante lorsque sont dévoilées les mesures préconisées. Ne faisons pas durer le suspens, elles ne surprendront personne tant c'est devenu une habitude en France: il faut d'urgence - devinez quoi - un effort de l'Etat - mais oui - et même de l'Union Européenne - politiquement correct - pour engager un vaste effort de numérisation du fonds européen. Mais ce n'est pas tout. Il faut aussi que l'Europe crée son propre moteur de recherche mondial. Car c'est vrai quoi, un moteur de recherche privé américain, c'est insupportable.
Allons plus loin. Il faut d'urgence créer un commissariat à l'information doté de 500 millions d'Euros. Ce commissariat aura pour tâche:

  • De développer un Web enfin sérieux, débarrassé de tout mensonge américain;
  • De développer un moteur de recherche Web; ce moteur aura pour mission de présenter à l'inernaute des résultats français, et éventuellement européens à condition qu'ils soient en langue française. La société Bull, leader français de l'informatique, et habituée aux projets stratégiques, sera chargée du projet.
  • De numériser tous les livres français, de les stocker à la BNF, et d'en interdire l'accès, sauf aux professionnels dûment accrédités.

Ce commissariat sera doté d'un bureau politique chargé de valider les contenus et de s'assurer qu'ils ne sont pas anti-français. Il travaillera en étroite collaboration avec le ministère de la guerre économique et la cellule d'intelligence économique détachée auprès du Premier Ministre. Il formera des officiers seuls habilités à effectuer des recherches pour le compte des internautes, qui feront leur demandes motivées sur papier libre (prévoir un délai de trois semaines).
Nous avons raté le plan calcul, nous avons raté le Concorde, nous avons raté les biotechs, nous avons raté l'informatique, nous avons raté l'Europe, nous avons raté l'emploi, nous avons raté l'éducation, mais nous ne raterons pas Google.

Lire l'article de Libération: Quand Jeanneney défie Google. Toujours sur Libération, la réponse de Wladimir Mercouroff et Dominique Pignon: Pour un cyberespace du savoir qui estiment que les Etats devraient reprendre à leur compte l'initiative de Google au lieu de s'y opposer.

Posted by Philippe Silberzahn on juin 6, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (6) | TrackBack

Commerce extérieur: Une perle de l'administration française

Dans la série "soyons positifs" (d'ailleurs, je devrais inaugurer une catégorie de post Positifs systématique), je voudrais mentionner une récente expérience que Digital Airways a eue avec Ubifrance, qui est la structure du ministère de l'économie chargée d'assister les entreprises français à l'exportation (pilotée par la DREE). En prévision d'une visite en Asie, nous leur avions demandé d'organiser des rendez-vous avec des clients potentiels dans les différents pays visités. Non seulement Ubifrance a réussi à identifier les contacts, mais les interlocuteurs étaient exactement ceux que nous souhaitions voir, parfaitement qualifiés, donnant ainsi une série de rendez-vous extrémement efficace, en un temps très condensé. Si on sait que dans notre domaine, celui des plates formes logicielles pour la téléphonie mobile, l'interlocuteur est souvent difficile à identifier, cela tient de l'exploit. Ce n'est pas la première fois qu'Ubifrance nous aide; nous avions déjà grâce à eux été mis sur un gros appel d'offre pour un opérateur européen que nous n'aurions jamais pu voir sinon. Même si au final nous l'avons perdu (à la toute dernière étape), cela a permis de nouer d'excellents contacts.
Si donc vous souhaitez vous développer à l'international, sachez que pour un coût dérisoire, Ubifrance peut s'avérer très efficace. Cette efficacité est confirmée par plusieurs copains entrepreneurs qui ont eux aussi utilisé leurs services avec satisfaction. Voilà une structure légère, efficace, animée par des gens motivés. C'était notre minute "quand elle arrête de gamberger, la France ça marche plutôt pas mal".

Posted by Philippe Silberzahn on mai 30, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

Commission d'Albi - CD et DVD, la dîme de la SACEM s'étend

Il existe dans notre pays une chose merveilleuse qui s'appelle la commission d'Albi et dont le rôle consiste à définir - tenez-vous bien - les redevances payées sur les supports de stockage pour rétribuer les auteurs d'oeuvres d'art musicales et audio-visuelles. Vous ne rêvez pas. Le rapport entre les deux? Aucun. Bien discrètement s'est tenue mardi dernier une réunion qui avait pour objet de décider sur quoi d'autre la SACEM allait prélever sa dîme. Les clés USB en l'occurrenec. D'un côté la SACEM, de l'autres des associations de consommateurs soit-disant représentatives (moi, je n'étais pas invité et vous non plus). On nous dit que ces associations ont protesté parce que la SACEM était trop gourmande. On nous explique qu'il y eut des cris et des pleurs, mais, embrassons-nous folleville, tout cela finit par un accord. Sur votre dos. Entre gens de bien.

Mais ce n'est pas le niveau de ces taxes qui est révoltant, c'est leur principe même. On demeure confondu qu'une industrie tout entière, celle du support de stockage, soit rançonnée par des intérêts privés sans que RIEN ne puisse le justifier, sinon l'asservissement des pouvoirs en place à la loi du plus fort.

Que je doive verser une dîme à un chanteur ringard lorsque j'achète un disque dur pour archiver mes données personnelles me paraît hallucinant. Suis-je totalement à la masse et tout le monde trouve-t-il cela normal, ou s'agit-il d'un hold-up massif, d'une extorsion de fonds à grande échelle de l'ancien monde sur le nouveau? Faudra-t-il aussi que je paye une dîme aux fabricants de bougies chaque fois que j'allume la lumière?  Et jusqu'où s'arrêtera-t-on? Décision inique, corporatiste, injuste, elle doit être dénoncée pour ce qu'elle est: une mesure rétrograde, qui pénalise l'innovation au bénéfice d'intérêts corporatistes. Et personne ne proteste?

Rassurons-nous, cependant. Comme tous ceux qui le peuvent, j'achéterai mes CD et DVD à l'étranger. Comme d'habitude en France, seront pénalisés ceux qui ne pourront pas se le permettre, les pauvres en l'occurence. Deuxième facteur rassurant: maintenant qu'on paye notre dîme à la SACEM, on a le droit de pirater, non? Réflexion faite, j'achéterai mes DVD en France, et je lance eMule de ce pas. Une question, enfin: cette taxe est-elle légale? Ne viole-t-elle pas la présomption d'innocence?

Promis, pour le prochain post, je serai plus calme. J'essaierai de faire un truc sur la normalisation comme frein à l'innovation, par exemple.

Posted by Philippe Silberzahn on mai 13, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

L'angoisse de l'entrepreneur au moment de l'appel de l'inspecteur des impôts

Il fut un temps où l'appel de l'inspecteur des impôts était, pour l'entrepreneur, signe de début des ennuis. Même si vous n'aviez rien à vous reprocher, beaucoup d'entre-nous ont des souvenirs plutôt épouvantables de nos rapports avec cette administration.
C'est pour cela que l'appel que Digital Airways a reçu hier est intéressant: notre inspecteur des impôts nous a appellé pour nous inciter à déclarer notre TVA sur Internet. Charmant, motivé, efficace, loin de la caricature habituelle. Rien que la démarche me séduit. On pourra s'amuser en notant qu'Internet permet de développer un contact humain avec l'administration, mais cela semble bien être le cas. Le simple fait que cette administration prenne la peine de nous appeler pour nous vendre un service - oui, vendre, avec tout ce que sela signifie de respect et de sens d'une relation d'égal à égal, pour nous qui sommes quand même une petite entreprise, me parait un progrès incroyable.
D'une manière générale, l'administration a fait de grands progrès dans la manière dont elle gère ses relations avec les administrés. Nous avons été l'objet récemment d'un contrôle Urssaf et d'un contrôle de TVA et les deux se sont déroulés de manière civilisée (j'imagine que si vous êtes pris en faute, ça doit moins bien se passer, mais au moins désormais, on ne vous prend pas a priori pour un criminel). Je ne sais pas si mon expérience est représentative, et ça m'intéresserait d'avoir d'autres avis.

Posted by Philippe Silberzahn on mai 6, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Francis Mer et les excès du libéralisme

Ainsi donc, Francis Mer, ancien ministre de l'économie, et ancien patron, est candidat à la présidence du MEDEF aux côtés de Guillaume Sarkozy. Ce n'est pas le lieu de commenter cette élection, mais comme l'ancien ministre, et désormais candidat, livrait ses pensées aux Echos aujourd'hui, j'ai relevé qu'il déclarait: "Ce qui arrive actuellement aux salariés de Rover illustre les excès d'un libéralisme que nous récusons." Voilà, nous vivons dans un pays où le futur patron des patrons attaque le libéralisme. Il n'y a que la France pour faire ça. Que l'Humanité combatte les excès du libéralisme, ça se comprend, mais le patron des patrons, on en reste bouche bée.

C'est dire à quel point notre pays est déboussolé pour qu'un patron n'ose même plus oser penser que le libéralisme est une bonne chose. Mais non, voilà, dans un climat d'affolement des élites, il faut être social pour être politiquement correct. L'entreprise, c'est mal.
N'importe quel manager vous dira que Rover est simplement mort d'une gestion aberrante qui n'a rien à voir avec les "excès du libéralisme", une gestion dont, d'ailleurs, une grande et longue partie se fit sous un régime nationalisé. The Economist daté du 16 avril 2005 fait en effet malicieusement remarquer que, en fait, Rover est une victime classique de la politique industrielle. C'est l'inconstance du gouvernement britannique durant des décennies qui a fait que Rover aboutit à la liquidation, pas le libéralisme pur et dur. De même que l'inconstance française a produit Bull et le Crédit Lyonnais des années 90. On oublie que British Leyland, fleuron des entreprises nationalisées anglaises, finit en ruines dans les années 80, avant d'être une première fois sauvée par le "libéralisme excessif" japonais, puis par le libéralisme excessif allemand, et quand cela ne suffit plus à réanimer le cadavre, fut soldé à un groupe d'opportunistes.
Rover n'a pas sorti un nouveau modèle depuis plusieurs années. Pas la moindre innovation. Voilà, c'est simple. Une entreprise mal gérée fait faillite: si Francis Mer pense que c'est excessif, que suggère-t-il? Le fait que Bull vive sous perfusion étatique depuis des années ne condamne pas nécessairement l'implication de l'Etat dans l'économie, alors pourquoi l'échec d'une entreprise doit-elle symboliser les "excès d'un libéralisme"?
On n'ose penser que la déclaration de Francis Mer est motivée par une double considération politique: celle de son élection - rester politiquement correct, et celle du referendum du 29 mai - surtout, faire profil bas et montrer qu'on est super sociaux aux sommets de l'Etat. On n'ose vraiment pas y penser. Non, vraiment pas. Ah on se prend à rêver d'un pays où l'opposition s'opposerait, au lieu de poser en photo avec le pouvoir, où les patrons défendraient les entreprises et les partis de gauche défendraient les faibles, où la droite serait vraiment de droite, où les pro-européens auraient le courage de défendre leurs arguments, où ils y auraient de vrais débats de fond, plutôt que des crises d'hystérie... un autre pays que la France, quoi.

Posted by Philippe Silberzahn on avril 20, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack

Un vrai investissement pour l'avenir: la reine d'Angleterre

Le Monde révèle, dans un article du 24 mars dernier, que la reine d'Angleterre, le prince Charles et un certain nombre de nobles propriétaires terriens sont parmi plus gros bénéficiaires des subventions versées par Bruxelles à la Grande-Bretagne au titre de la politique agricole commune (PAC). Au total, en 2003-2004, les fermiers et compagnies agricoles britanniques ont reçu environ 2,5 milliards d'euros de subventions. Cet argent a été distribué de manière très inégale. Il a, pour l'essentiel, arrondi les profits des grosses sociétés de l'agrobusiness et n'a guère bénéficié aux petits fermiers.
Depuis des années, la PAC consiste à subventionner les producteurs riches d'un secteur en déclin, dans une grande tradition française (le gouvernement français avait subventionné la marine à voile au siècle dernier pour l'aider à lutter contre la concurrence - déloyale, comme toute concurrence en France - de ... la marine à vapeur). Politique inégale, favorisant les riches sans même pouvoir se prévaloir d'un côté social en aidant les producteurs pauvres, facteur d'un maintient des prix des produits agricoles à un niveau élevé, source de gaspillages et de corruption, et maintenant soutien financier des têtes couronnées, propriétaires terriens dans le sens le plus médieval du terme, la PAC semble vraiment comme le corps débile d'une Europe qui a perdu la tête. Quand on sait que la recherche ne dispose pas des fonds nécessaires, que les créateurs d'entreprise peinent à trouver quelques sous, de telles pratiques décrédibilisent les institutions européennes. Est-ce ainsi que l'Europe prépare l'avenir?
L'article du Monde, pour plus de détails: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3214,36-630893@51-627461,0.html

Posted by Philippe Silberzahn on mars 30, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Dan Brown au Vatican

Non, rassurez-vous, l'auteur du Da Vinci Code ne s'est pas rendu au Vatican. Il a bien fait, il n'aurait sans doute pas été très bien reçu... Le Vatican, vous connaissez ? C'est le petit pays dont la radio a eu la bonne idée d'interviewer mi-mars le cardinal de Gênes, ancien haut responsable de l'orthodoxie doctrinale, lequel pêle-mêle, dans la même interview :

  • a reconnu s'être "plaint des librairies catholiques, qui pour des motifs mercantiles ont des piles de ce livre" (le Da Vinci Code évidemment),
  • a dénoncé une "stratégie de persuasion" qui veut que "l'on n'est pas un chrétien adulte si l'on ne lit pas ce livre",
  • a interpellé les chrétiens sérieux : "ne lisez pas et n'achetez pas cet ouvrage"...

Moi, quand j'ai lu le Da Vinci Code pendant les vacances l'été dernier, je savais pas tout ça, sinon vous pensez bien...

C'est comme le 19 janvier 2005, quand la conférence épiscopale espagnole avait parlé "de la place du préservatif dans la prévention intégrale et globale du Sida" ; le Vatican les avait aidés à s'apercevoir qu'ils avaient dit un truc stupide. Du coup, ils avaient rectifié par un deuxième communiqué quelques heures plus tard, où ils écrivaient ; "Il n'est pas possible de conseiller l'usage du préservatif, contraire à la morale de l'individu". Tout était redevenu clair ; en 2005, on ne peut pas recommander le préservatif comme moyen de prévention du sida !...

Le Dan Brown dont je vais vous parler aujourd'hui a vendu moins de livres, mais il a osé se rendre dans un pays où il n'a pourtant jamais été traduit. Ce Dan Brown, c'est Gary Becker (prix Nobel d'Economie 1992), et le pays où il n'a jamais été traduit, c'est la France... Les Echos ont eu la bonne idée de l'interviewer à l'occasion d'une série de conférences donnée à L'American University of Paris.

La France, en matière économique, c'est un peu comme le Vatican ; on y défend des vérités contre-intuitives au premier abord, mais les évêques de l'économie (nos hommes politiques) et le Pape (Jacques Chirac) sont tous pour, alors...ça doit être vrai. Dire que Gary Becker a osé venir à Paris pour dire le contraire !

Par exemple, en France tous les évêques de la politique disent "Le système social français, c'est bien". Gary Becker dit : "Avec les taux d'imposition très élevés, le salaire minimum, les charges sociales, la générosité envers les chômeurs et les entraves sur le marché du travail, vous expliquez l'essentiel de l'écart entre le chômage américain et le chômage européen. En France, vous avez un smic supérieur de 70% à la moyenne des salaires minimum des autres pays développés ; cela a forcément un impact sur le marché du travail".

En France, la doctrine en matière d'innovation, c'est le rapport Beffa et quand Jacques Chirac s'exprime à Bruxelles (pas plus tard que le mercredi 23 mars) à propos de la stratégie de Lisbonne, c'est pour retenir "la nécessité de favoriser les grands projets industriels européens type Airbus et Ariane". Quand la France s'intéresse à la directive Bolkestein de libéralisation des services à l'intérieur de l'Europe, Jacques Chirac, toujours au sommet de Bruxelles du 23 mars, utilise la proximité du référendum français pour faire adopter un texte où les vingt-cinq pays membres insistent notamment sur "l'importance du rôle des services d'intérêt économique général" (c'est quand même mieux que "services publics" non ?). Intérrogé sur la même directive Bolkenstein (mais il aurait sans doute fait la même réponse à propos de l'approche française en matière d'innovation), Gary Becker dit : "La France a une tradition de fort interventionnisme de l'Etat dans l'économie. Mais les systèmes très régulés comme le votre profitent aux insiders, ceux qui sont dans le système, au détriment des outsiders, ceux qui sont en dehors... Je n'aime pas les systèmes élitistes comme le votre. Je préfère les systèmes plus ouverts". Il exagère, les systèmes ouverts c'est surement pas bien ; on aurait jamais connu J6M, ni Jean-Yves Haberer ! (et ça nous aurait manqué...)

C'est dommage, le journaliste des Echos (Jean-Marc Vittori), il a oublié d'interroger Gary Becker sur l'augmentation des salaire des fonctionnaires ; je suis sur qu'il aurait obtenu des propos légèrement décalés par rapport au consensus actuel (si Jacques Chirac pense que c'est une bonne chose, il a surement raison. Qui peut imaginer que ça puisse avoir un rapport avec le prochain référendum !?)

C'est quand même bien de vivre dans un pays où les hommes politiques savent ce qui est bon pour nous...

Gary Becker, sur le fond, c'est un peu comme Dan Brown ; je n'ai pas la qualification pour dire si ce qu'ils écrivent est vrai ou fantaisiste. Par contre, ce que j'entends du côté des églises officielles est tellement idiot qu'on finit par avoir envie de les croire.

Posted by Bernard Buisson on mars 25, 2005 at 07:45 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (2) | TrackBack

Chocolat amer

Voilà c'est fait: la marque de chocolat Milka, appartenant au géant agroalimentaire Kraft, vient de récupérer le nom de domaine milka.fr. Il avait été déposé, non par un hacker pirate, mais par une dénommée Milka Budimir, couturière de son état. C'est intéressant à plusieurs titres, parce qu'en ces temps de "piratage", on finit par se demander qui sont les pirates. Mme Budimi exploite plusieurs boutiques et crée, le plus légalement du monde, un nom de domaine à son nom, pour exploiter le nom qu'elle se fait dans la mode. Ce-faisant, elle respecte les règles du monde Internet: premier arrivé, premier servi. Ces règles ont toujours été respectées. Mais voilà, quand on est grand et gros, les règles on peut s'asseoir dessus. Voici donc que le droit commercial - l'ancien monde - vient filer une taloche au droit Internet, qui repose sur la convention - en lui disant: "c'est pas toi qui commande". Ce droit-là prime donc sur l'univers Internet. Si ça ce n'est pas du piratage, alors qu'est-ce que c'est? Au nom de quoi le chocolat prime sur le nom de famille? Au nom de quoi la marque commerciale prime sur le nom de domaine parfaitement déclaré? Au nom de quoi le droit commercial prévaut il sur le droit de la famille? Qu'un fabricant de chocolat oubie de réserver un nom de domaine à son nom, il perd dans l'univers Internet. D'autres ont eu la décence de respecter les règles et d'allonger un petit chèque pour se faire pardonner. Pas Kraft, qui fort de ses millions, va pleurer et s'attaquer à une petite couturière. Cette affaire, parfaitement immorale, illustre bien la capacité de l'ancien monde à polluer le nouveau monde, et c'est un message que les innovateurs ne devraient jamais oublier: l'ancien monde meurt peut-être, mais jamais sans se battre jusqu'à la dernière goutte de sang...

Posted by Philippe Silberzahn on mars 16, 2005 at 08:00 AM dans Opinion | Permalink | Commentaires (2) | TrackBack

L'échec annoncé de Firefox, ou ce salaud de Michel

Un post de Franck Lefèvre, ami et associé dans Digital Airways:

"Ne dis pas çà, Michel, t'es un salaud..."

Début mai 1981. Le second tour des élections présidentielles est imminent et le suspens croît de jour en jour. Ce soir là, Michel se trouve entouré de quelques amis, très majoritairement conservateurs. Le sujet politique arrive inéluctablement, et chacun y va alors de son pronostic. Mais bien entendu, tous pronostiquent la même chose, à savoir la victoire de VGE, telle une superstitieuse incantation: n'invoquons pas le nom du Malin.

Mais il se trouve que le pronostic de Michel n'est pas le même que celui de ses amis. Oh, il est bien entendu lui aussi conservateur, mais peut-être plus mollement que ses amis. Peut être plus lucidement. Et il profite d'une pause du brouhaha pour rendre public son analyse:

"...et bien moi, il me semble vraiment que cette fois Miterrand va y arriver..."

Silence dans l'assemblée; quelques instants, puis:

" - euh non Michel ! Ne dis pas çà ! T'es un salaud!"

Cette anecdote date de bientôt 25 ans et nous nous accordons tous pour dire que non seulement l'histoire a donné raison à Michel, mais que l'issue du duel était évidente à ce moment. Toute observation objective devait mener à cette conclusion.
Mais au delà, cette "parabole psychologique" illustre bien la démarche du partisan qui sacrifie à sa foi l'essentiel de sa lucidité: évoquer l'hypothèse redoutée est en soi tabou.

Quel supporter ose envisager la défaite en entrant dans les gradins ?

Dans ces domaines où le résultat est binaire (le match est soit gagné, soit perdu), cette position est certainement en elle même génératrice du plaisir pour le supporter. Croire en la victoire avant le match procure plus de plaisir que la défaite ne procurera éventuellement de déplaisir après, la dévotion à l'hypothèse est donc rentable.

Mais face à de la prospective industrielle, c'est à dire à des processus dont l'issue ne sera pas peinte en noir et blanc, une telle attitude est-elle encore raisonnable ? Qui peut-elle encore servir ? N'est-elle pas même nuisible pour l'équipe ? La pertinence de l'anticipation permet d'infléchir précocement les décisions; attendre l'échec (ou même la victoire...) pour agir, c'est se priver du coup d'avance que nous offre un adversaire "dogmatique".

L'innovation nous met régulièrement face à des risques de ruptures. Une nouvelle technologie, ou bien même parfois une nouvelle idée, fait régulièrement vaciller les certitudes. Il est nécessaire de pouvoir reconsidérer une position rapidement , accepter de regarder ses convictions comme des inepties. Voici bien, me semble-t-il, une qualité essentielle d