Après la délocalisation, la relocalisation?

Connaissez-vous Narayana Murthy? Si non, vous devriez. C'est le fondateur d'Infosys, la première société de service indienne: 1,6 milliards de dollars de chiffre d'affaire, 40 nouveaux ingénieurs recrutés par... jour. Encore un gueux qui a débuté dans sa cuisine... Au hasard d'une lecture dans Fortune, je note sa citation préférée, qui vaut vraiment la peine de s'y arrêter: "L'amélioration de la productivité vient de la conversion des transactions synchrones en transactions asynchrones". Par exemple, passer du téléphone (synchrone) à l'email (asynchrone). A première vue, cela tombe sous le sens et il s'agit d'une excellente formalisation des derniers progrès de la technologie. L'asynchrone permet par exemple la constitution de larges bases de données qui accumulent le savoir. Elle permet aussi de réfléchir avant de répondre. Elle permet aussi, plus sournoisement, la sous-traitance en dissociant les acteurs et en les reliant par un fil asynchrone: le programmeur français va se coucher en passant la main à un programmeur indien au loin.
Et pourtant, dans le même numéro de Fortune, je lis avec intérêt l'histoire de Michael Fields, entrepreneur, dirigeant de Kana, une entreprise de logiciel, qui a renoncé à la sous-traitance et qui a tout rapatrié chez lui. La raison? Selon lui, la sous-traitance est un non-sens économique, à moins d'être une entreprise de très grosse taille. On passe plus de temps à gérer la gestion qu'à faire le travail. En outre, la sous-traitance consiste à transférer sa propriété intellectuelle à des tiers, que l'on ne contrôle pas, d'autant moins qu'eux-mêmes sont soumis à un turnover très important. Est-ce un risque raisonnable? Mais ce n'est pas là le plus important. Michael Fields estime que le développement logiciel est un processus collaboratif qui fonctionne mieux lorsque tous les acteurs - concepteurs, gestionnaires de projet, programmeurs, marketing, etc. -  sont sous un même toit. "Si votre équipe n'est pas fortement soudée, vous verrez des ré-écritures, des problèmes de performance, et plus de retards" indique-t-il. La séparation entre conception "à l'ouest" et réalisation "à l'est" est en effet un non-sens industriel pour quiconque sait ce en quoi consiste le développement logiciel. Les industriels ont appris depuis longtemps qu'on ne pouvait séparer conception et réalisation, mais, semble-t-il, les informaticiens ne le savent pas encore. Ou plutôt, ceux qui les gèrent ;-) Une bonne organisation et une bonne équipe suffisent à augmenter le niveau de créativité, de réactivité et au final de productivité pour largement compenser les coûts salariaux. Quiconque a été associé à un projet sous-traité en Inde le sait aussi. En substance, Michael Field prône... une approche totalement synchrone. Ce qu'il suggère, au contraire de N.Murthy, c'est que l'asynchrone, et aussi la sous-traitance, sont en fait des sources de pertes de productivité. Tout le monde sous un même toit, travaillant ensemble de manière synchrone, sans déperdition d'énergie, sans perdre de temps à gérer la gestion. Le synchrone a de l'avenir.

Posted by Philippe Silberzahn on mars 16, 2006 at 07:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Conférence de Michel Serres sur la technologie

Une conférence passionnante de Michel Serres à l'Ecole Polytechnique organisée par l'INRIA dans le cadre de la culture Web. Non ne partez pas... Le thème est celui des nouvelles technologies et de ce qu'elles changent. C'est bien connu, lorsque les temps sont incertains (vous me direz, y a-t-il eu une époque où les temps ont été certains? Mais c'est un autre débat), il faut consulter les philosophes - sans bien sûr forcément les écouter.
Serres fait d'abord remarquer que beaucoup de choses que nous pensons nouvelles ne le sont pas: création et transmission rapide d'information sont vieilles comme le monde. Hannibal en Italie était informé presqu'en temps réel par sa base tunisienne, César se plaignait que les gaulois connaissaient ses informations avant qu'elles n'arrivent à Rome. Mais ce qui est nouveau avec le net c'est la dissociation entre l'adresse logique et l'adresse physique. Il y a création d'un nouvel espace dont le droit est à inventer. Selon lui, toute technologie est une extension de l'homme, une sorte de sous-traitance de ses capacités à l'outil. L'internet permet de sous-traiter ses capacités cognitives, comme le livre avait permis à nos ancêtres de sous-traiter la mémoire. Libéré du besoin de tout apprendre par coeur, ils avaient démultiplié leurs capacité cognitives, et Serres y voit là un facteur fondamental de l'explosion de la science moderne à cette époque.
Faut-il avoir peur de l'importance de la technologie? Serres se veut optimiste: chaque nouveauté est accueillie avec crainte et il raconte avec malice que l'arrivée des animaux d'élevage il y a plusieurs milliers d'années avait entraîné des épidémies très graves. Aujourd'hui, le principe de précaution interdirait cette innovation dangereuse. Selon lui, la technologie libère l'homme et il ne voit aucun déterminisme ni aucune soumission. La conférence se termine sur une belle anecdote où il raconte qu'étant marin dans sa jeunesse, il correspondait avec sa petite amie par lettre, ce qui évidemment n'était pas très pratique, ne pouvant envoyer ou recevoir que dans chaque nouveau port. Aujourd'hui, un coup de téléphone ou un email rendent l'amour distant possible. Si ça, ce n'est pas un résultat merveilleux de la technologie...

La page de la conférence: ici.

Posted by Philippe Silberzahn on février 22, 2006 at 07:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (10) | TrackBack

La convergence, c'est le code

La convergence c'est le code. Sous ce titre un peu bizarre se cache une analyse assez fine de Pierre Bellanger, patron de Skyrock. Alors qu'on parle sans arrêt de convergence, on met derrière ce mot un peu tout ce qu'on veut. Convergence des formats, convergence des technologies, etc. Bellanger estime lui que la vraie convergence, c'est le code, c'est à dire le logiciel qui permet à tous ces formats de s'unifier, et notamment l'interface utilisateur. J'avais trouvé son texte un peu banal à la première lecture, mais c'était une erreur. Comprendre l'importance du logiciel n'est pas banal. Celui-ci est souvent sous-estimé, et je peux penser à deux industries qui sont peuplées de gens qui n'ont pas pris la mesure de son importance. Les médias bien sûr, et là Bellanger s'en donne à coeur joie, et les télécoms, sujet que je connais un peu mieux. Depuis des années, les opérateurs veulent définir l'interface utilisateur des téléphones en produisant des specs toujours plus complexes et sophistiquées, qui doivent être implémentées tant bien que mal par les fabricants. Si les opérateurs avaient compris l'importance du code dans leur métier, il auraient déployés leurs téléphones beaucoup plus rapidement. Bellanger fait malicieusement remarquer qu'il y a un acteur qui, lui, a compris l'importance du code, et c'est naturellement Microsoft.

A lire ici: Bellanger, la convergence c'est le code.

J'inaugure avec ce billet la catégorie "Merci Jérôme" pour les billets sur des sujets suggérés par mon ami Jérôme, véritable tête chercheuse de l'Internet. Ca me simplifiera les références à ses suggestions...

Posted by Philippe Silberzahn on février 20, 2006 at 07:00 AM dans Merci Jerome, Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Les marchés bilatéraux

Un article très intéressant de The Economist mentionnait récemment les travaux récents dans le domaine que les économistes appellent les marchés bilatéraux (two-sided markets). Un marché est dit bilatéral quand l'offre et la demande sont interdépendants pour créer le marché. Par exemple, si vous décidez de lancer une nouvelle carte de crédit, les clients ne la prendront que si un nombre minimum de commerçants l'acceptent. Inversement, les commerçants ne l'accepteront que si un nombre minimum de clients la possèdent et l'utilisent. La rupture d'un tel cercle vicieux ne peut se faire qu'avec des stratégies de tarification particulières. Par exemple, pour lancer sa Xbox, confrontée au même type de problématique, Microsoft subventionne les développeurs de jeux, et vend sa machine à perte. L'idée est que plus il y aura de machines vendues, plus les fabricants de jeux seront incités à produire une version pour la Xbox,... ce qui augmentera les ventes de Xbox. On retrouve cette problématique dans de nombreuses industries: compagnies aériennes avec leurs programmes de miles, cartes de crédit, mais aussi et surtout dans la technologie avec la fameuse notion de plates formes: intel, Microsoft Windows, Palm, etc. Autant la rupture du cercle est difficile, autant pour celui qui y arrive, les bénéfices sont importants. Car une fois que le marché bilatéral est établi, et pour peu qu'il soit bien géré, il constitue souvent une forteresse proche d'un monopole. Ce qui explique l'intérêt des économistes et, surtout, des régulateurs. La subvention initiale est souvent vue comme du dumping surtout si elle vient d'un acteur fortement établi dans d'autres domaines (ex: Microsoft). Le monopole résultant, au lieu d'être vu comme la juste rétribution d'un effort de subvention, est vu comme une pratique anti concurrentielle. On conçoit dans ces conditions que la tarification soit très complexe, car il y a manifestement interdépendance entre plusieurs produits. La stratégie des fabricants d'imprimantes est identique: vendre l'imprimante couleur à perte (50 euros) et se rattraper sur la cartouche lorsque le client est "prisonnier".

La publication (en libre accès) du papier de Jean Tirole et Jean-Charles Rochet mentionné par The Economist est l'occasion de saluer la réussite de l'Université de Toulouse qui a su développer une recherche de niveau mondial dans le domaine de l'économie, ce qui est très rare pour des équipes françaises. On mentionnera aussi le papier de David Evans, plus facilement lisible.

L'article de The Economist (hélas réservé aux abonnés): ici.

Posted by Philippe Silberzahn on décembre 21, 2005 at 07:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Le mème, un concept utile pour étudier les mécanismes profonds de l'évolution et de l'innovation

Et si l'innovation résultait de notre capacité d'imitation? Selon Richard Dawkins, auteur du Gène égoïste, la culture humaine serait principalement le résultat de l'apparition d'une nouvelle sorte de réplicateurs, les mèmes, qui ont envahi tout l'espace disponible dans les cerveaux et les supports des échanges entre les hommes. Dawkins propose de créer une nouvelle science, la mémétique, qui est aux idées et à la connaissance ce que la génétique est à l'organisation cellulaire. Un mème est "une idée, un comportement, un style ou un usage qui se propage de personne à personne au sein d'une culture". Les mèmes constituent une force puissante qui pourrait avoir façonné notre évolution culturelle et, par rétroaction, biologique c'est-à-dire finalement génétique.

Une idée que reprend Susan Blackmore, auteur de "Pourquoi les hommes singent". Elle considère que le fait nouveau fut l'apparition chez les hominiens de la capacité à imiter, vers deux millions d'années avant JC, c'est-à-dire peu avant l'invention des outils. Elle affirme que les animaux ne sont pas capables d'imitation car il s'agit d'une activité complexe. Ce que l'on appelle imitation chez un animal constitue en fait l'adaptation d'un comportement inné à une situation nouvelle. L'imitation généralisée de toutes sortes d'activités non spécifiées est bien plus difficile. Elle constitue une aptitude précieuse, car son détenteur bénéficie ainsi du savoir ou de l'ingéniosité des autres.
L'imitation s'est développée chez les hominiens à partir du moment où certains gestes se révélant propices à la survie, par exemple tailler un silex, ont été reproduits par les autres. L'évolution génétique a certainement favorisé les imitateurs, ceux-ci ayant plus de succès dans le monde et pouvant donc fonder des familles plus prolifiques. Des "gènes de l'imitation" sont donc apparus et se sont répandus. Tout était alors prêt pour que les mèmes prennent naissance. Que signifie en effet l'imitation ? Elle consiste à créer une entité informationnelle (une sorte de recette) qui circule de cerveaux en cerveaux en se modifiant ou s'enrichissant le cas échéant. C'est cette entité qui constitue le mème.
Les premiers mèmes ont été ceux utiles à la survie, reproduisant des comportements inventés par essais et erreurs qui se sont révélés productifs et qui ont été copiés par les voisins de l'inventeur. Plus généralement, la mémétique pose la question de la place de l'originalité et de la copie dans l'innovation. On sait que les grands artistes se sont formés et développés par la copie des grands maîtres qui les ont précédés. La copie et l'imitation sont aujourd'hui entâchées moralement. La mémétique suggère, au contraire, qu'originalité et imitation sont deux processus indispensables: la première pour l'innovation, la seconde pour sa diffusion, c'est à dire pour la création de valeur associée.
Note: ce post est adapté d'un passage de notre livre "Objectif: Innovation".

Posted by Philippe Silberzahn on décembre 19, 2005 at 07:00 AM dans Le livre, Théorie | Permalink | Commentaires (3) | TrackBack

La gravité selon Microsoft

On m'a suggéré (merci Franck), et parce que ça fait pas mal de temps que je ne me suis pas fait agresser sur mon blog, de tenter d'explorer une théorie que l'on pourrait appeler théorie de la gravité Microsoft (TGM) dans le domaine high-tech.

L'idée vient d'une réflexion suite au pétage de plombs de Steve Ballmer lorsque l'un de ses employés est venu lui annoncer sa démission et son passage chez Google. Franck m'a rappellé une BD Peanuts dans laquelle Snoopy lançait un ballon vers le ciel et, ne le revoyant pas revenir, allait voir Charlie Brown pour lui expliquer le problème. Charlie Brown lui répondait qu'il ne fallait pas qu'il s'inquiète, car tout ce qui est envoyé en l'air finit
toujours par retomber. Alors Snoopy repartait, confiant, et retrouvait effectivement son ballon sur le sol un peu plus loin.
Bill Gates ne ressemble-t-il pas à Charlie Brown? Ce qui nous amène à notre théorie de la gravité. Enonçons-là ainsi: "Dès lors qu'une chose à une masse significative, il coûte plus cher de la faire tenir en l'air que
de la laisser tomber"
. C'est pour cela que les startups nécessitent des quantités considérables d'argent pour tenir en l'air. Et plus elles veulent dominer le monde, plus elle acquièrent de masse, et plus elles doivent lutter contre la gravité.

Quand le Google challenger (et tant d'autres...) gagne en masse, il a donc intérêt à s'assurer qu'il possède l'énergie nécessaire pour sa satellisation. Si on considère que dans le monde de l'informatique, la masse est fonction du nombre d'ennemis qu'on se fait (l'arrogance est un des paramètres) et que l'énergie est le cash, ils ont bien raison d'avoir fait le plein cet été.

Quand à Bill, il a bien compris cela depuis longtemps et il reste sur terre! Sa masse croît continuellement mais sa position au sol fait que cela ne le gêne pas. Et, cerise sur la gâteau, cette même position fait qu'il récupère les
pièces détachées de tous les crashs. Plus l'objet était chargé, plus il y a de pièces à récupérer ! Gratoche !

Que Steve Ballmer pête les plombs face à Google, soit... mais Bill, lui, doit en définitive bien se marrer. De toutes façons, il a actuellement assez de féraille à glâner (Palm, dernier en date); plus serait trop (Mac, OpenOffice, ...) C'est aussi pour cela qu'il a investi 150 millions de dollars dans Apple en 1997; pour contrer les lois de la gravité... Si tout tombe en même temps, les mauvaises langues n'hésiteraient pas à l'accuser.

Pour mémoire, se trouvent actuellement en l'air:
    - Google : les administratifs et les ex-consultants sont recrutés par wagons, la cote d'amour baisse, la masse croît à une vitesse vertigineuse, aidée en cela par l'arrogance.
    - Sun : Java est délaissé par la communauté techie au profit de Python, et de toute façon Scott aime Bill désormais. Scott va faire des serveurs x86 comme Michael, mais avec un OS propriétaire ouvert, à condition que ce ne soit pas Linux, allez y comprendre quelque chose.
    - Oracle : le prochain OS de Bill rendra inutile l'acquisition d'un SGBD à part.
    - Nintendo et Sony : ils se battent entre eux, la gravité commence à sentir son effet; Sony dépense des milliards pour remonter un peu en altitude en mettant au point... un micro-processeur spécial pour la PS3, quand Bill, lui, parie sur une banalisation du matériel pour abaisser les coûts de développement et rester au raz du sol;
    - Firefox : la masse est faible actuellement, et donc la consommation faible, mais il faudra bien un jour qu'elle croisse pour que l'aventure profite à ses protagonistes. La création d'une entité commerciale n'est qu'un premier pas, significatif cependant.
    - Eclipse : tout à fait à la marge pour l'instant, mais cette plateforme de développement ressemble de plus en plus à un OS au sens que Bill donne à ce terme. De plus, comme elle ne vise que les techies, tout se passe dans l'ombre, mais les techies sont justement ceux qui produisent de la valeur. Il est stupéfiant de voir le nombre et la qualité de se qui s'écrit aujourd'hui pour Eclipse. Sur Eclipse, l'open source devient sexy... On peut avancer que Eclipse à plus de capacité à être un challenger de Bill que FireFox. Ce que les gens trouvent chouette dans FireFox est décuplé dans Eclipse. Bref, excellent rapport masse/énergie, pour l'instant...

Posted by Philippe Silberzahn on octobre 12, 2005 at 07:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

La tragédie des premiers entrants: BuddyPhone et la voix sur IP

Je relatais la mort de Paul Geroski, auteur de Fast Second, dans un billet précédent, et je ne peux m'empêcher de réagir au succès médiatique impressionnant que connaît Google avec son produit GoogleTalk, et avant lui Skype, qui vient d'être racheté pour une fortune. GoogleTalk, tenez-vous bien, permet à deux personnes d'engager une conversation via Internet depuis leur ordinateur. Le produit a été lancé récemment, et la presse a salué l'événement; tout juste si on ne nous a pas expliqué que, enfin, on pouvait se parler gratuitement via Internet. Oui, sauf que Skype fait cela depuis pas mal de temps déjà, et là aussi, son lancement a fait l'objet d'une très forte médiatisation à l'époque (son patron est même considéré comme un visionnaire!). Enfin, grâce à Skype, on allait pouvoir parler gratuitement. Sauf que c'était déjà possible avant: MSN Messenger permet de faire cela très facilement, et Yahoo Messenger aussi. Plus fort encore: pour une somme modique, Skype, via son option SkypeOut, permet de passer un appel depuis votre ordinateur à un vrai téléphone; ainsi, votre correspondant n'a pas besoin d'avoir un PC, vous l'appelez sur son téléphone, y compris à l'étranger, pour une somme dérisoire. Là encore, on nous présente cela comme une vraie révolution.
Oui sauf que l'appel depuis un PC sur un vrai téléphone, Net2Phone le faisait en... 1998. Je me souviens ainsi d'un appel de près de trente minutes, un soir de Noël, entre l'Inde et la France, pour quelques dollars. Net2Phone aujourd'hui? Racheté par AT&T, ils sont toujours en vie mais ont disparu dans l'anonymat.
Quand à l'appel de PC à PC, totalement gratuit, un petit logiciel allemand appelé BuddyPhone le faisait aussi en 1998. Ultra simple, très performant y compris en appel RTC, il m'a permis d'économiser des milliers de francs entre 1999 et 2002, à une époque où on nous expliquait que la VoIP ne marchait pas. BuddyPhone aujourd'hui? Disparu... (apparemment racheté par une société appelée Nikotel)
Voilà une illustration supplémentaire du fait qu'il vaut parfois mieux ne pas être premier dans un marché émergent, sans doute parce qu'avant l'heure ce n'est pas l'heure. Cela montre également que les pionniers disparaissent bien vite de la mémoire collective. Comme disait Stefan Zweig dans sa biographie de Fouché, "La révolution n'appartient pas au premier qui la déclenche, mais au dernier qui la termine." A méditer dans le domaine de l'innovation.

Posted by Philippe Silberzahn on septembre 16, 2005 at 07:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

La quarantaine, le sens de la vie, et le domaine d'excellence selon Jim Collins

Bon ça faisait longtemps que je n'avais pas parlé de Jim Collins, auteur de Good to Great (argh, encore lui!). Je déjeunais récemment avec un ami qui atteint la quarantaine après une carrière plutôt réussie dans la high-tech, et qui se pose des questions sur son avenir (disons que l'état de son entreprise l'y invite fortement). Confidence du-dit ami: j'aimerais faire autre chose. Effectivement, il pourrait sans trop de difficulté passer quelques coups de fils et se retrouver en quelques semaines dans une autre boîte high-tech pour une nouvelle aventure. Oui, mais un air de "plus de la même chose", quelque part, le retient de faire cela. Faire autre chose, mais quoi? On connaît les rêveurs qui passent leur vie à se demander quelle est leur vraie vocation, quel est le sens de la vie.

Maître Collins, à cet égard, a une intéressante théorie. Commençons par un petit détour. Comme on le sait sans doute, Collins s'intéresse aux entreprises sur-performantes. Selon lui, ces entreprises partagent un certain nombre de traits, dont un en particulier, qu'il appelle le concept hérisson. Isaiah Berlin disait que la différence entre le renard et le hérisson, c'est que le renard sait beaucoup de petites choses, tandis que le hérisson ne sait qu'une grande chose. Collins reprend cette idée en suggérant que les entreprises sur-performantes définissent leur concept économique autour d'un concept très clairement défini, et qu'elles n'en dévient pas.
Plus spécifiquement, ce concept est basé sur trois piliers:

  • L'excellence: les entreprises se concentrent sur les domaines où elle se savent excellentes, ou où elle peuvent le devenir;
  • La passion: les entreprises se concentrent sur les marchés qui passionnent les hommes qui la composent, ou au moins les fondateurs. On pourrait dire que leur devise est "honni soit qui mal y pense". Si vous n'aimez pas les cigarettes, ne venez pas travailler chez Philip Morris.
  • Le moteur économique: les entreprises mettent au point sur leur domaine un concept économique sain, générateur de profits durables.

Ce que Collins suggère, c'est en quelque sorte trois règles à suivre pour déterminer le "terrain de jeu" de l'entreprise. Impossible d'atteindre le leadership dans un domaine qui ne passionne pas. Inutile de le faire dans un domaine qui ne rapporte pas, etc.

Retour à mon ami, car Collins suggère naturellement, au détour d'une page, qu'un tel modèle s'applique parfaitement à un individu qui se demande quoi faire de sa vie. Autant choisir un domaine dans lequel on est intimement convaincu que l'on peut exceller. Pas d'excellence sans passion, et pas de succès sans une certaine forme de succès économique. Je suggère de commencer par la passion. L'histoire prouve que l'argent finit toujours par suivre la passion.
Loin d'apporter une solution toute faite, un tel modèle peut être un utile préalable à une réfléxion sur le sens à donner à une carrière au seuil des quarante ans. A cet âge, on a en général une bonne conscience de ses forces et de ses faiblesses, de ses intérêts, de ses zones grises, et bien sûr de ce qui vous passionne. Un jour je demandais à ma prof de philo si, le soir chez elle, quand elle lisait un livre de philo, elle considérait qu'elle travaillait. Sa réponse: je suis passionnée par ce que je fais, la question n'a donc pas de sens. Quand vous en arrivez là, quand vous êtes passionnés par ce que vous faites, au point où vous vous dites "et en plus je suis payé(e) pour faire ça!", vous avez touché le gros lot.

Posted by Philippe Silberzahn on septembre 12, 2005 at 07:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

La grille de lecture, un concept important en stratégie de rupture?

La réaction d'une organisation face à un changement profond de son environnement (rupture technologique, changement de régulation, etc.) fait l'objet depuis longtemps de travaux de recherche. Pour certains auteurs, un concept important émerge pour décrire cette réaction, celui de grille de lecture (frame en anglais). L'idée est que face à une rupture, l'organisation a besoin de repenser sa manière de voir le monde. Les anciens concepts ne fonctionnent plus, les concurrents changent, l'ambiguité est forte, etc. C'est par exemple Kodak qui prend de plein fouet la révolution numérique et doit transformer son métier de chimiste à informaticien et électronicien. Il s'agit donc en quelque sorte d'effacer l'ancienne grille de lecture et d'en recréer une nouvelle, qui permettra ainsi de guider une nouvelle stratégie.

La notion de grille de lecture est introduite par la littérature psychologique et cognitive, et elle s'applique fort bien à la stratégie. Parmi les travaux typiques et intéressant, citons ceux de Clarke Gilbert, professeur à Harvard, auteur d'une thèse sur la réaction de la presse écrite face à Internet qui montre bien l'évolution de la grille de lecture, forcée par la marche folle des événements (malheureusement, sa thèse n'est disponible qu'en papier). Gilbert est également l'auteur d'un working paper intitulé "Can competing frames coexist" où il montre que la difficulté de réaction d'une organisation face à une rupture n'est pas toujours due uniquement à un problème d'engagement (commitment) envers son environnement actuel qui l'empêche d'embrasser le changement (thèse promue par Clayton Christensen). Au contraire, la difficulté nait de la manière dont la rupture est perçue par l'organisation. Perçue comme une menace, la rupture entraîne une rigidification et une paralysie (threat rigidity). Perçue comme une opportunité, la rupture entraîne au contraire une réaction positive. Sur la notion de frame, on pourra également lire les travaux de Sarah Kaplan, professeur à Wharton, et auteur de "Framing contest: micro-mechanism of firm response to technical change". L'idée développée est que face à un "nouveau monde", le processus stratégique se ramène à une mise en concurrence de différentes grilles de lecture, d'abord au niveau individuel, puis au niveau du groupe, du département et enfin de toute l'organisation, dans une vision "partagée" mise à jour. La stratégie consiste donc à construire cette grille de lecture commune. Toujours de Sarah Kaplan, mentionnons un autre article intéressant sur le rôle du facteur cognitif dans la réponse de l'organisation face à une rupture, dans le cas particulier de l'industrie pharmaceutique: "Discontinuities and senior management - assessing the role of recognition in pharmaceutical firm response to biotech".

Posted by Philippe Silberzahn on juin 2, 2005 at 08:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Internet Explorer: le dilemme de Microsoft face à Firefox

Dans un post précédent, j'expliquais pourquoi je pense que Firefox n'a pas grand chance de réussir face à Internet Explorer. Je ne m'attarde pas sur les réactions hystériques de quelques intégristes qui par leur excès et leurs insultes déshonorent la cause qu'ils défendent. Malgré eux, et heureusement, un débat de fond passionnant a pu être engagé, mais la question reste entièrement posée. Pour résumer, mon raisonnement est que Firefox, malgré ses qualités, n'apporte par d'énormes avantages par rapport à Explorer. Il suffira donc à Microsoft, qui s'était clairement endormi sur ses lauriers, de se remettre au travail pour produire une version améliorée du produit pour que l'avantage de Firefox soit annulé. Hormis la démarche militante forcément limitée, que restera-t-il comme avantage à Firefox? Je concluais donc que, à mon grand regret, Firefox n'a guère de chance de réussir face à Explorer, sauf dans quelques niches.
Toutefois, Microsoft se trouve avec Explorer face à un dilemme intéressant, et l'avenir de Firefox pourrait bien dépendre de la façon dont la firme de Redmond le résoudra.

L'avenir d'Explorer peut en effet être vu de deux façons:
- ou bien Microsoft le considère comme un produit à part entière, auquel cas elle devrait décliner des versions d'Explorer pour les principales plates formes (Windows, Mac et Linux);
- ou bien Microsoft considère Explorer comme un produit au service de la plate forme Windows, auquel cas seule une version pour cette plate forme sera disponible.
On comprend dès lors le dilemme: dans le premier cas, Microsoft, sur la base prévisible d'une remise à niveau technique et ergonomique, reprend l'avantage sur Firefox et bénéficie de son approche multi-plate forme pour espérer (re)devenir l'outil universel. Si sur Linux, on peut douter de son succès, il n'en va pas de même sur Mac, bien qu'Apple ait développé son propre navigateur. Mais dans cette approche, Microsoft accepte de mettre Windows au second plan de sa stratégie, pour adopter une stratégie Internet Explorer propre, ce que l'entreprise s'est toujours refusée à faire.
Dans le second cas, Microsoft s'arc-boutte sur Windows au dépend d'Explorer. C'est d'ailleurs la position qu'a toujours défendue Microsoft, présentant Explorer comme une partie intégrale et indissociable de Windows, notamment lors du procès anti-trust. Dans ce cas, Microsoft laisse le champ libre aux concurrents sur les autres plates formes.
Ce débat n'est pas nouveau, il a même agité Microsoft durement entre 1997 et 2000, comme le raconte David Bank dans "Breaking Windows", voyant s'opposer les "durs" (défenseurs de Windows) et les "modérés", partisans d'une ouverture multi-plateforme conforme à l'esprit Internet. Finalement, ce sont les durs qui ont gagné, et les modérés se sont dispersés.
Toutefois, le débat reprend son intérêt avec l'offensive Firefox, et le choix stratégique se repose à Microsoft avec acuité. Lutter contre Firefox sur Windows ne sera pas très difficile, les utilisateurs de cette plate forme n'auront pas de difficulté à rester ou revenir sur Explorer dès lors qu'une version moderne aura été mise à disposition. La question est donc de savoir si Microsoft souhaite porter le combat sur les autres plates formes, où la situation est nettement moins favorable. J'ai tendance à pencher pour la première approche, la défense de Windows, car c'est ce que Microsoft a historiquement toujours fait, en qu'en plus j'imagine mal une version Linux d'Explorer. En seraient-ils capables? Il est intéresant de noter que la même question - le même dilemme - se pose pour la suite Office.
Un élément vient toutefois nuancer l'importance de ce choix : si, en 1997, le navigateur était vu comme un élément stratégique d'une plate forme, notamment suite à l'ambition de Netscape de remplacer l'interface graphique de l'ordinateur par celle du navigateur, il n'en est plus de même aujourd'hui. Le navigateur est redevenu une simple application - importante certes, mais une application quand même - et l'interface au niveau du système d'exploitation reste d'actualité. Est-ce donc si grave si l'on consulte le Web depuis Explorer ou depuis Firefox? Probablement pas, y compris du point de vue de Microsoft. Dès lors que son "coeur stratégique" (Windows) n'est plus menacé par le navigateur, celui-ci perd son importance. L'enjeu n'est donc plus ce qu'il a pu être il y a dix ans. C'est en ce sens aussi que l'espoir mis dans Firefox de faire vaciller Microsoft est peut-être illusoire. La bataille est épique, passionnante, et populaire, mais l'enjeu est faible.

Posted by Philippe Silberzahn on mars 29, 2005 at 08:00 AM dans Théorie | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack